Londres

Une semaine française chez Christie’s

Davantage de meubles et d’objets d’art que de tableaux

Le Journal des Arts

Le 1 juillet 1994

La semaine consacrée par Christie’s à la France faisait pendant à la semaine allemande de 1993 et espagnole de 1992. Ces ventes avaient réuni des acheteurs qu’on voit rarement dans les salles de King Street. Les deux ventes françaises semblaient, à cet égard, moins indispensables. Le marché de l’art français est déjà solidement établi à Londres, comme en témoignait le bureau plat de Leleu vendu en 1992 1,1 million de livres, soit 9,6 millions de francs environ.

LONDRES - Les catalogues des deux ventes rappelaient qu’il est plus facile de réunir un bel ensemble de meubles et d’objets d’art que de tableaux. Christie’s a eu la chance d’obtenir les porcelaines montées sur chrysocale de la collection Wernher, mais le contenu des demeures campagnardes anglaises et les pièces françaises qui circulent sur le marché anglais assurent en tout état de cause un choix raisonnable. Ce qui n’est pas le cas en matière de peinture, comme le démontraient la plupart des lots.

Une Crucifixion, d’Eustache Le Sueur
Quelques toiles majeures auraient réhaussé la qualité de la vente et attiré des acheteurs autres que les marchands de tableaux anciens qui composaient le public clairsemé de cette réunion. Celle-ci a été sauvée par trois lots : une Crucifixion, d’Eustache Le Sueur (lot 7), le Double portrait du marquis de Mariginy avec sa femme, de Louis-Michel van Loo (lot 14) et une Bergère assise avec ses moutons, de Fragonard (lot 36). Par l’intermédiaire de Agnew’s, la National Gallery de Londres a acquis la Crucifixion, de Le Sueur, vendu par un couvent du nord de l’Angleterre, variante de la toile que l’on peut admirer au Louvre. Longtemps attribuées à Simon Vouet, maître du peintre, ces deux œuvres ont été attribuées à Le Sueur en 1979 et 1987 respectivement.

La National Gallery, qui jusqu’ici ne possédait qu’une seule œuvre de Le Sueur, Saint Paul à Éphèse, a acheté la Crucifixion pour la somme de 360 000 livres soit 3,2 millions de francs environ (estimée à 200-300 000 livres). Le Double portrait du marquis de Marigny et de sa femme est parti pour 300 000 livres, 2,6 millions de francs environ. Quant à la Bergère assise avec ses moutons, de Fragonard, elle fait partie d’une série de tableaux à thème pastoral, qui auraient été peints pour Boucher, lorsque le jeune Fragonard travailla pour ce peintre dont elles reprennent le style. Elle a atteint 260 000 livres, soit 2,3 millions de francs environ, pour une estimation de 250-350 000 livres. Au total, la vente de tableaux s’est élevée à 1,58 million de livres (environ 14 millions de francs), 62 % de la valeur estimée.

La vente de mobilier et d’objets d’art a battu deux records mondiaux, pour un tapis et pour une porcelaine montée sur chrysocale, de la fondation Luton Hoo. Alors que la plupart des lots ont été achetés par téléphone, Djahanguir Riahi, Iranien installé à Paris, se trouvait dans la salle pour acquérir le tapis de La Savonnerie créé pour la salle à manger de Louis XV au château de La Mouette : il l’a emporté à 1,2 million de livres, soit 10,5 millions de francs, alors qu’il était estimé à 300-500 000 livres. Pierre-Josse Perrot, maître des motifs abstraits et floraux, a créé ce tapis, comme presque tous ceux qui sortirent de la manufacture de La Savonnerie entre 1735 et 1750 ; nombre des ces œuvres furent tissées plusieurs fois. Celui-ci date de 1735, et compte parmi les tout premiers exemplaires réalisés, comme l’indique la qualité du tissage ; les couleurs ont conservé tout leur éclat. On connaît trois autres tapis similaires qui se trouvent aujourd’hui au château de Fontainebleau, au Musée Nissim de Camondo et au Museum of Art de Cleveland.

Les lots vedette étaient sans conteste quatre lots de porcelaine chinoise Kangxi de la collection Wernher : deux cache-pots céladon, un pot à couvercle, rouge et turquoise, et une paire d’aiguières violet sombre attribuées à Gouthière, qui ornaient le cabinet intérieur de Marie-Antoinette au château de Versailles. L’ensemble a atteint 1,51 million de livres, soit 10,5 millions de francs environ, dont 950 000 livres (8,4 millions de francs) pour les seules aiguières. Dépassant largement l’estimation de 30-50 000 livres, le calendrier mécanique en marbre et porcelaine de Sèvres, monté sur chrysocale, attribué à Thomire, est parti pour 120 000 livres (1 million de francs environ). Le nécessaire dentaire de Napoléon Bonaparte, mallette de voyage contenant toute une panoplie d’instruments superbement travaillés en or et en acier, a bien sûr suscité un grand intérêt. Estimé à 20-30 000 livres, la Fondation Napoléon l’a acheté pour 55 000 livres soit 480 000 francs environ. La vente a totalisé 6,2 millions de livres, 54,5 millions de francs environ, avec 83 % des lots vendus, représentant 96 % de la valeur estimée.

Chez Sotheby’s Londres, le prix le plus élevé de la vente de mobilier français du 10 juin a été atteint par un bureau plat attribué à André Charles Boulle : Partridge Fine Arts s’en est porté acquéreur pour la somme de 310 000 livres soit 2,7 millions de francs environ, sur une estimation de 220-280 000 livres.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°5 du 1 juillet 1994, avec le titre suivant : Une semaine française chez Christie’s

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