Dimanche 16 décembre 2018

Arts primitifs

Une saison triomphale

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 24 juin 2005 - 1104 mots

Après quatre jours exceptionnels de ventes, Paris réaffirme sa suprématie absolue sur le marché des arts premiers.

 PARIS - Le marché international de l’art primitif vient de vivre une extraordinaire semaine parisienne de sept vacations concentrées en quatre jours. L’épicentre du phénomène se situait à Drouot le lundi 6 juin : sous la bannière d’une petite maison de vente, la SVV Fraysse & associés, était réunis quelques joyaux universels de l’Afrique noire provenant de l’ancienne collection Bela Hein. Un moment magique provoqué par seulement 66 lots, dont surtout une demi-douzaine d’objets rarissimes en ivoire parmi les plus beaux du monde. Le tout cédé sans prix de réserve. « En 20 ans de métier, j’ai rarement vu un tel tapis de représentants pour un aussi petit nombre de lots. Tout le gratin international de l’art primitif était là », lance Jacques Blazy, l’expert de la vente pour l’art préhispanique. Les plus grands collectionneurs et marchands internationaux et les plus prestigieuses institutions américaines, européennes et suisses se sont entretués pour une poignée de chefs-d’œuvre à l’exceptionnel pedigree et « introuvables même pour les plus riches d’entre eux », selon l’expert Christine Valluet. Les deux lots phares, le masque lega en ivoire de grand initié lukungu, issu de la République démocratique du Congo, estimé 400 000 euros, et l’éventail d’apparat Akwa en ivoire des Fang du Gabon, estimé 600 000 euros, se sont envolés dans deux collections privées européennes pour les montants records de 2,4 millions et 1,2 million d’euros. Un collectionneur français a emporté la superbe coupe dogon du Mali, en bois à patine profonde noire, pour 504 000 euros (autre record), et la statuette lega en ivoire du Congo, pour 420 000 euros. Une tête rituelle lega en ivoire, arrachée 456 000 euros, a trouvé place dans une autre collection européenne, devançant les musées. « Je crois qu’on a manqué d’objets », galèje Christine Valluet. Chez Sotheby’s, les spécialistes qui avaient pressenti le formidable impact de la collection Bella Hein avaient reprogrammé leur double session pour l’adosser à la vente Fraysse. Une stratégie payante puisque les acheteurs ont suivi.
Sotheby’s présentait les collections Paolo Morigi, Studer-Koch et plusieurs objets importants réunis en deux catalogues déjà épuisés au moment de l’exposition à la fréquentation record (1 500 personnes en 4 jours). Près de 5 millions d’euros ont été enregistrés pour cette 4e vente parisienne, soit une progression de 1 million d’euros chaque fois. La maison de ventes a surtout marqué le coup avec deux beaux « morceaux d’Afrique qui s’arrêtent », dixit  l’expert Patrick Caput. Un appui-tête luba-shankadi du Congo, d’une rare qualité de sculpture, est parti pour 1,356 million d’euros (un record pour une sculpture luba), et un bel ancien masque punu du Gabon, présentant une rare coiffure à quatre coques, a été emporté 594 400 euros, juste en dessous de celui de la vente Hubert Goldet (le 30 juin 2001 à Drouot). Cependant, ces résultats masquent les conséquences d’une politique de prix forts pratiquée par la maison de ventes. Car si un trône royal banum du Cameroun au plateau soutenu par une frise de dix maternités caryatides, un porteur de coupe songye du Congo et une statue d’homme baoulé de Côte d’Ivoire ont été cédés respectivement pour 549 600, 280 800 et 236 000 euros (estimées chacune  600 000, 350 000 et 300 000 euros de façon généreuse), près d’un lot sur deux a été ravalé malgré le puissant auditoire. Le lendemain, chez Christie’s, le catalogue n’annonçait pas de prestigieuse collection ni  de chefs-d’œuvre, mais seulement une sélection de beaux objets livrés sans prix de réserve, avec in fine 80 % des 420 lots vendus. Les vacations de Christie’s sont pour cette raison assidûment suivies par des professionnels avides de bonnes affaires. Une vente peu étoffée s’en est suivie chez Artcurial, avec au plus quatre lots excitants. Or, le prix record de 201 933 euros pour une harpe mangbetu du Congo, seul éclat d’une soirée plutôt morne, n’a pas suffi à sauver une vente où seul un tiers des lots ont trouvé preneur. À ce stade, restaient encore deux jours de vente et 825 lots à saisir chez Calmels-Cohen. Dans cette seconde moitié de parcours, la maison de ventes s’en est bien sortie, même si, après la dispersion de la collection Thézy (meilleure enchère de 103 299 euros pour une fine tête funéraire ashanti en terre cuite du Ghana) et sa vente de prestige (meilleure enchère de 145 833 euros pour une statue dogon du Mali de l’ancienne collection René Rasmussen et provenant du musée suisse Barbier-Mueller), elle a tout de même ramé en fin de course pour les derniers 200 lots de marchandise secondaire : une enchère de 21 267 euros pour un masque dan provenant de chez Le Corneur a couronné cet exploit. Compte tenu de la force du marché et de ses prix, le Musée du quai Branly a fait une maigre prise : une paire de bracelets en ivoire du royaume du Bénin (Nigeria), préemptée 21 600 euros chez Sotheby’s, et un carnet de dessins d’objets précolombiens de la moitié du XIXe siècle, ultime lot de la vente Calmels-Cohen, pour 6 684 euros. Ces quatre journées bien remplies (1 600 lots) ont démontré l’écrasante prépondérance de la place parisienne en matière d’art tribal. Bien que l’information soit démentie par Sotheby’s, l’auctioneer renoncerait même désormais à organiser des vacations d’art tribal à New York.

Doc en stock

Livres, catalogues et autres documents cotés sur les arts tribaux, précieux compléments informatifs indispensables aux collectionneurs comme aux marchands, font l’objet d’un commerce actif en vente publique. Dans la collection Bela Hein de la SVV Fraysse, un lot d’une quinzaine de revues et catalogues de vente s’est vendu 2 280 euros et un autre lot de 15 ouvrages spécialisés a réalisé 1 080 euros. L’intérêt a été important pour les 3 000 références de la bibliothèque Raoul Lehuard (directeur de la revue Arts d’Afrique noire créée en 1972), dispersées en 553 lots le 11 juin à Drouot par la SVV Tajan. Parmi les livres recherchés, Le Plateau central nigérien de Louis Desplagnes (Paris, 1907) a été poussé à 2 843 euros. Un ensemble de 4 volumes illustrés de 1935 sur les Centres de style de la sculpture nègre africaine est monté jusqu’à 4 146 euros. Une réunion de huit numéros des Cahiers d’art des années 1920-1930 consacrés à l’art primitif a été adjugée 1 125 euros, et plusieurs rares catalogues de vente ont atteint des prix fous : 2 014 euros pour celui de la mythique collection Helena Rubinstein (Sotheby’s, New York, 1966) et 2 488 euros pour celui de l’ancienne collection Paul Guillaume (Drouot, 1965).

Arts primitifs SVV Fraysse - Résultat (collection Bela Hein) : 5,8 millions d’euros - Experts : Christine Valluet (art africain et océanien), Jacques Blazy (art précolombien) - Pourcentage de lots vendus : 100 % - Pourcentage en valeur : 392 % - Nombre de préemptions : 0 - Nombre de lots vendus/ravalés : 66/0 Sotheby’s - Résultat : 4,97 millions d’euros - Experts : Patrick Caput, Marguerite de Sabran - Pourcentage de lots vendus : 54 % - Pourcentage en valeur : 83,6 % - Nombre de préemptions : 1 - Nombre de lots vendus/ravalés : 108/101 Christie’s - Résultat : 2,34 millions d’euros - Experts : Tim Teuten (art africain et océanien), Fatma Turkkan-Wille (art précolombien) - Pourcentage de lots vendus : 80 % - Pourcentage en valeur : 84 % - Nombre de préemptions : 0 - Nombre de lots vendus/ravalés : 338/82 Artcurial - Résultat : 388 118 euros - Expert : Bernard de Grunne - Pourcentage de lots vendus : 31,4 % - Pourcentage en valeur : 35,6 % - Nombre de préemptions : 0 - Nombre de lots vendus/ravalés : 27/59 Calmels-Cohen - Résultat : 2,06 millions d’euros - Experts : Alain de Monbrison et Pierre Amrouche (art africain et océanien), Jacques Blazy (art précolombien) - Pourcentage de lots vendus : 55,7 % - Pourcentage en valeur : 77 % - Nombre de préemptions : 1 - Nombre de lots vendus/ravalés : 460/365 Éditions d’art tribal SVV Tajan - Résultat (bibliothèque Raoul Lehuard): 169 827 euros - Expert : Philippe Ratton - Pourcentage de lots vendus : 88 % - Pourcentage en valeur : 93 % - Nombre de lots vendus/ravalés : 489/64

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°218 du 24 juin 2005, avec le titre suivant : Une saison triomphale

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