Vendredi 23 février 2018

Expertise

Une réforme longtemps attendue

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 23 octobre 2007

La loi modifiant le statut des experts en ventes volontaires, adoptée en janvier,
repose la question sensible des experts-marchands.

PARIS - La loi modifiant le statut des experts en ventes volontaires, ratifiée en seconde lecture au Sénat le 29 janvier 2004 (1), permet de clarifier le statut des experts non agréés par le Conseil des ventes volontaires. Elle aborde de front la question des experts-marchands en leur imposant des garde-fous. Un expert non agréé a l’obligation d’assurance. Tout comme l’expert agréé, il n’a pas le droit d’acheter dans une vente dans laquelle il officie. De même, il ne peut estimer ni mettre en vente un objet lui appartenant dans une vacation à laquelle il prête son concours, sauf cas exceptionnel mentionné dans la publicité. Cette réforme constitue un grand soulagement pour beaucoup de syndicats d’experts puisque les experts non agréés sont désormais soumis au même régime que les experts agréés, sans débourser la dîme de 0,75 % du montant des honoraires qu’impose le conseil des ventes à ses ouailles. La réglementation rend dès lors presque caduque la liste des experts agréés !
En matière d’expertise, il n’existe pas de génération spontanée ni de cursus universitaire balisé comme le diplôme de commissaire-priseur. Un expert fait souvent ses armes auprès d’un marchand ou exerce lui-même cette profession. Ce double statut est source de conflits d’intérêts. Tout est, dès lors, question de déontologie personnelle. Élisabeth Maréchaux-Laurentin, expert en art moderne, et son mari Antoine Laurentin, marchand dans la même spécialité, mettent un point d’honneur à cultiver le secret professionnel. « Il arrive à Antoine d’acheter des pièces dans une vente dans laquelle je suis expert alors que je ne savais même pas qu’il souhaitait enchérir. Il ne sait jamais qui sont mes vendeurs », précise Élisabeth Maréchaux-Laurentin.

L’ambiguïté des experts-marchands
Beaucoup de marchands se frottent à l’expertise, officiellement pour affûter leurs connaissances. Une opportunité aussi de pénétrer des collections qui leur seraient closes avec la seule casquette de marchand. Un expert-marchand qui se voit proposer une œuvre en vue de ventes publiques peut être tenté de l’acheter pour son propre compte. L’argumentation est séduisante : il paye immédiatement le vendeur alors que celui-ci devrait attendre plusieurs mois avant d’être réglé en vente publique. « Il se grille s’il le fait », affirme l’expert-marchand Jean-Philippe Mariaud de Serres. Pour certains observateurs, l’ambiguïté des experts-marchands creuse le lit des sociétés de ventes anglo-saxonnes avec leurs spécialistes maison. Ancien marchand, l’expert en dessins de Sotheby’s, Nicolas Joly, rappelle un cas d’espèce : « Voilà quelques années, un client nous a proposé une œuvre qui est devenue le lot phare d’une vente à New York, et a été acquise par un musée américain. Le client l’avait d’abord présenté à un expert-marchand qui lui avait proposé de l’acheter 80 fois moins cher que le prix obtenu en ventes publiques. » Méfions-nous toutefois de tout angélisme hâtif ! Les experts-marchands sont souvent les premiers à ironiser sur les compétences de certains « spécialistes ». « L’expert-marchand connaît mieux le marché alors que celui d’une maison de ventes risque de surestimer », indique Dominique Chevalier, expert et marchand en tapisseries. Christie’s et Sotheby’s font parfois appel à des marchands pour de grandes opérations médiatiques. Pour la première fois, le libraire Jean-Claude Vrain s’associe à la vente de la collection de livres de Daniel Filipacchi chez Christie’s en avril. La vacation sert indéniablement de faire-valoir au marchand sollicité. « Dans la grande tradition, l’objectif des libraires est d’associer leurs noms à de grandes collections qu’ils ont constituées ou dispersées, explique Jean-Claude Vrain. Je suis arrivé à un moment de ma vie où il faut faire des ventes publiques. Mais je ne suis prêt à en faire que pour les grandes collections. »
Le marchand d’art primitif Alain de Monbrison souligne par ailleurs que les experts-marchands n’ont pas besoin de la vente publique pour leur pain quotidien. Ils sont du coup moins soumis au calendrier effréné des commissaires-priseurs et aux risques d’erreur d’expertise. Toutefois, les experts-marchands qui s’adonnent à davantage de ventes n’en sont pas moins bons. Ils se consacrent seulement moins au travail de marchand, comme le cabinet d’expertise en art islamique Soustiel-David, qui suspendra prochainement son activité en galerie. Le marchand d’art surréaliste Marcel Fleiss, dont le nom est associé à la vente Breton, rechigne à la vente publique : « en aucun cas je ne veux être expert-marchand. Je ne l’ai fait que parce qu’il s’agissait de la vente Breton. La prochaine vente avec Calmels-Cohen est une sorte de suite. Normalement, on doit être expert ou marchand. » Dans certaines spécialités pointues, les marchands ont pourtant tout intérêt à se frotter à la vente publique, pour éviter un transfert du marché vers l’étranger. Une délocalisation qui ne pourrait qu’être préjudiciable à leur propre commerce.

Contrer les ventes « montées »
La plupart des experts-marchands distinguent leurs activités en optant pour deux sociétés. Une façon commode selon certains pour acheter et vendre aux enchères. Si Éric Turquin, Chantal Mauduit et Pierre Étienne sont associés dans l’activité d’expertise, la galerie est confiée depuis deux ans à Hubert Duchemin. « L’activité de courtage est très annexe. Elle ne représente que 10 à 20 % de notre chiffre d’affaires. L’expertise fait tourner la machine et l’activité de courtage met du beurre dans les épinards, explique Chantal Mauduit. Certains clients ne veulent pas entendre parler de ventes publiques. Prenez par exemple le cas d’un tableau commencé par un artiste et terminé par son élève. Il ne se vendrait pas en ventes publiques parce qu’on dirait que ce n’est pas de la main de l’artiste alors qu’il aurait plus de chance de se négocier de gré à gré. » Les honoraires perçus dans les transactions privées sont souvent plus intéressants, car libres, alors que ceux en vente publique varient de 3 à 5 %. Même si certains se réfugient derrière une image blanc-bleu, la plupart des experts-marchands reconnaissent des achats et ventes occasionnels. « Il y a vingt ans, les commissaires-priseurs poussaient les experts à acheter les invendus. Lorsqu’on donne aujourd’hui une estimation, on nous demande souvent “êtes-vous acheteur à ce prix ?” Ça veut dire, soyez certain que vous achèterez à ce prix », confie un expert d’une spécialité pointue. Une pratique dont les commissaires-priseurs devront se défaire. « Très souvent, les vendeurs vous demandent de racheter les ravalés. Il m’est arrivé de le faire, précise l’expert-marchand de dessins Bruno de Bayser. Mais si vous achetez un dessin à 1 000 euros, et que vous le revendez sur un salon à 3 000 euros, on dit que vous avez cherché à décourager les acheteurs pendant la vente. Je vends désormais de telles pièces de manière plus discrète. » D’autres affirment défendre les prix. « En septembre dernier, un plat Saint-Jean-du-Désert que j’avais estimé 500-600 euros ne trouvait pas preneur pour 50 euros. J’ai déclaré en plein milieu de la vente que j’allais l’acheter à 100 euros, pour soutenir un minimum cet objet », souligne Jean-Gabriel Peyre, expert et marchand en céramique. En montant les prix à ses risques et périls, l’expert-marchand peut parfois casser la révise (2) des marchands. Si la nouvelle donne permet de contrer les ventes « montées », elle peut pénaliser certains professionnels tributaires du négoce. « On a signalé que, dans certaines disciplines, on ne peut survivre sans activité marchande », souligne l’expert Michel Maket, président du Syndicat français des experts professionnels. D’ailleurs, un expert en tableaux aura-t-il le droit d’acheter une commode dans une vente à laquelle il aura prêté son concours ? La loi reste elliptique sur ce point. De même qu’elle ne précise pas si l’expert peut acheter en after sale un objet invendu.
La nouvelle loi s’inspire du modèle anglo-saxon. Mais, comme le souligne Michel Maket, « nous allons avoir une loi, alors que chez les Anglo-Saxons, il ne s’agit que d’une règle ». Malgré l’optimisme de certains syndicats, notamment de l’expert Armelle Baron, présidente de la Confédération européenne des experts d’art, d’autres jugent cette réforme hypocrite. « La moralisation est une bonne chose. Mais quelque réforme que vous fassiez, vous ne pourrez empêcher aucun expert d’acheter dans une vente qu’il organise. On peut tout dissimuler si on le veut », confie Bruno de Bayser. D’ailleurs, un expert n’est-il pas toujours un peu marchand ?

(1) Loi n° 2004-130 du 11 février 2004 (J.O. du 12 février 2004)
(2) Entente entre les marchands pour ne pas surenchérir les uns contre les autres.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°188 du 5 mars 2004, avec le titre suivant : Une réforme longtemps attendue

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