Une Biennale époque transition

Le Journal des Arts

Le 1 novembre 1994

Commode pour les voitures à chauffeur que le Grand Palais : \"Nos grands clients ne prennent jamais le métro\", s’exclame, résignée, l’antiquaire parisienne Anisabelle Bérès.

Mais c’est la première fois que la Biennale se tient si tard en saison : "Normalement, nous servons de baromètre pour toute la profession. Cette fois, nous pourrons profiter du fait que la saison est bien entamée", considère Anisabelle Bérès.

Les œuvres seront présentées sur 90 stands, tenus par 98 antiquaires, dont 11 de province et 23 d’Allemagne, de Belgique, des États-Unis, de la Grande-Bretagne et des Pays-Bas. Réduite en volume, la Biennale reste sensiblement la même en termes de contenu. Comme par le passé, le mobilier en général et le XVIIIe siècle français en particulier prennent une place prépondérante, notamment grâce aux Cinq Antiquaires à Paris – Perrin, Aveline, Meyer, Aaron et Segoura – à leur ancien partenaire Bernard Steinitz, ainsi qu’à d’autres marchands de renom tels que Jean Gismondi, Akko Van Acker et Yves Mikaeloff. Maurice Segoura montre un mobilier de salon Louis XV de Claude Sene et une commode Louis XV en laque européenne, estampillée Mathieu Criaerd, avec un décor polychrome à fond noir orné de tons rouge et or.

La galerie Léage, à côté de six fauteuils et un canapé Louis XV de Jean-René Nadal, dit l’Aîné, présente une commode époque transition Louis XV/Louis XVI, à deux portes et à fond noir, en tôle laquée, une technique importée d’Italie en 1763 mais très rarement utilisée sur les meubles. De la même époque, Gérard Orts présente une commode, non signée, de Guillaume Kemp, en marqueterie de bois précieux. Pour 3 200 000 francs, Jacques Perrin propose une commode de Criaerd en laque, de la même forme et avec les mêmes bronzes que celle, du même maître, en bois de placage, qui se trouve dans la chambre du Dauphin à Versailles, également très semblable à la commode de Criaerd que possède le Louvre.

Bernard Steinitz, spectaculaire
Camille Burgi, un an après la vente du fonds de son magasin du faubourg Saint-Honoré, a reconstitué un stock pour refaire surface au Carrousel. Il présente, entre autres, un plateau de table en pierres dures de la Manufacture des Grands Ducs de Florence (vers 1550) à 750 000 francs, et un mobilier de salon Louis XVI estampillé  Michard. Jean Gismondi présente sept magnifiques chaises Louis XIV, décorées de marqueterie Boulle en laiton, étain, corne rouge et bois doré, l’entretoise surmontée d’un petit panier de fleurs en bois sculpté et doré. Selon Jean Gismondi, les seules autres chaises connues du même type, maintenant disparues, avaient été livrées par André-Charles Boulle au cabinet du Grand Dauphin à Versailles en 1686.

Spectaculaire comme d’habitude, le stand de Bernard Steinitz comporte un coffre en laque d’or de plusieurs couleurs sur fond noir, fait entre 1725-1740 à l’atelier du château de Chantilly, et un lustre allemand en argent à six lumières, de 1700, haut de 1m 85. Encore plus éloignée du goût français, chez Akko Van Acker, cette console bavaroise XVIIIe en bois laqué crème, décorée d’imposantes têtes de béliers et d’abondantes feuilles de vigne.

Jean-François Anne, de Saint-Astier, apporte du très beau mobilier français XVIIIe, qui tranche avec le ton dominant de la Biennale – un régulateur en acajou, par exemple, sobrement dessiné, époque Directoire, ainsi qu’un bureau à pente d’officier, tout aussi rigoureux dans son dessin, et une rare banquette de billard en acajou mouluré.

Un fort contingent flamand
L’Art Déco est à l’honneur à la galerie Vallois, de Paris, qui propose, entre autres, des tabourets d’André Groult (vers 1922), une commode "Colette" en bois verni noir et bronze argenté de Ruhlmann, un meuble à bijoux de Jean-Michel Frank (vers 1925), et des tables gigognes d’Armand-Albert Rateau. Dans le même domaine, Anne-Sophie Duval présente une petite enfilade en noyer de Printz, et Yves Mikaeloff – qui touche brillamment cette année à de nombreuses spécialités, du tapis au mobilier XVIIIe et Art Déco –, montre un secrétaire "Moreau" de Süe et Mare (1923), ainsi qu’un bureau en noyer du Caucause de Jules Leleu (1925).

Côté tableaux, la XVIIe Biennale comprend un fort contingent flamand, dont bon nombre d’œuvres hautement décoratives. Plus exceptionnel est L’alchimiste dans son laboratoire de David Teniers, à la galerie De Jonckheere. La galerie de La Scala, de Paris, présente Les Deux musiciens de Matthias Stomer, qui date des années 1630, lors du séjour napolitain du peintre. Sarti Gallery, de Londres, présente La flagellation, une tempera sur panneau de peuplier du XVe siècle, attribuée à Andrea del Castagno, et Akko Van Acker montre un brillant portrait, représentant l’artistocrate anglais William Ponsonby, par un contemporain du peintre suisse Jean-Etienne Liotard. Parmi les dessins proposés par la galerie De Bayser, figure une œuvre à la pierre noire de la période dite "de Bordeaux" (1824-1828) de Francesco Goya, Vieil homme fou, autour de deux millions de francs. Et chez Hazlitt Gooden & Fox, de Londres, une Tête de nègre de Giambattista Tiepolo.

De l’art populaire
Bob Haboldt présente une vingtaine de tableaux anciens, français, italiens et hollandais, de Sainte Catherine d’Alexandrie de Francesco Zaganelli (actif 1490-1532), au Portrait de la famille De Kempenaer de Jan Baptist Weenix, ainsi que d’autres œuvres d’Andriessen, Arellano, Berchem et Horace Vernet. Des tableaux du XVIIIe siècle sont exposés chez Didier Aaron, Camille Burgi, à la galerie Cailleux – dont un Repos de la Sainte Famille d’Antoine Watteau –, chez Maurice Segoura, Richard Green de Londres, Newhouse Galleries et sur le stand d’Emmanuel Moatti.

Des tableaux du XIXe et du début du XXe siècle figurent sur plusieurs stands, dont ceux de la galerie Schmit et d’Huguette Bérès, qui propose, entre autres, un portrait de Cézanne au crayon, fait vers 1906 par Maurice Denis, et une huile sur panneau de Vuillard, Le bouquet dans un pot blanc. Du même artiste, à la galerie Hopkins-Thomas, se trouve un étonnant Portrait d’Yvette Guilbert (1891-1892), où l’interprète rousse de La pierreuse devient prétexte à une savante composition en jaune et en bleu de prusse. La galerie montre également une huile de Caillebotte de 1883, La Seine à Argenteuil, bateaux au mouillage.

Les objets d’art prolifèrent chez Axel Vervoordt, d’Anvers, et à la galerie Camoin, tandis que la galerie J. Kugel présente une armoire Boulle et un ensemble d’émaux de Limoges de la Renaissance, provenant de la collection d’Hubert de Givenchy. Ce dernier a également conçu le décor du stand et choisi bon nombre des objets qui y sont exposés, dont une étonnante paire d’appliques d’Augsbourg en vermeil, début XVIIIe siècle, provenant du palais d’Auguste le Fort.

Quatre marchands de livres anciens, tous parisiens, participent à la Biennale : Jacques-Henri Pinault, la librairie Blaizot – qui présente Ursule Mirouet, le seul manuscrit connu de Balzac –, Léonce Laget et la librairie Chamonal. Cette dernière montre une édition originale de La Physiologie du Goût ou Méditations de Gastronomie transcendante de Brillat-Savarin (1826), des dessins originaux de Saint-Exupéry et une édition originale, rarissime, de la première traduction française de 1556 du voyage de Marco Polo, "gentilhomme Venetien et nouuellement reduict en vulgaire François."

La galerie Chevalier, de Paris, et Bernard Blondeel, d’Anvers, déploient leurs tapisseries, la galerie Mermoz son art précolombien, tandis que Christian Deydier et Michael Goedhuis de Londres, la galerie Zen et Gisèle Croës de Bruxelles exposent de l’art ancien, somptueux, d’Extrême-Orient. Carolle Thibaut-Pomerantz consacre son stand au papier peint ancien, et Aliette Texier à l’art populaire – une grande première à la Biennale.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°8 du 1 novembre 1994, avec le titre suivant : Une Biennale époque transition

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