Dimanche 21 octobre 2018

Une analyse des grandes ventes de New York

Certains artistes et leurs galeries \"ne parviennent plus à satisfaire les demandes d’un marché en plein boom\"

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 2000 - 1313 mots

Une pluie de records pour des œuvres de Francis Bacon, Gerhard Richter, Willem De Kooning, Andreas Gursky et Jeff Wall pour n'en citer que quelques-uns, des pourcentages élevés de lots vendus chez Christie's, Sotheby's mais aussi Phillips : les ventes d'art contemporain de la mi-novembre à New York ont été couronnées de succès comme le confirment les analyses du marchand londonien, Simon Lee, dont nous reproduisons les propos.

NEW YORK - Étant donné les incertitudes électorales, la forte baisse du Nasdaq et les résultats décevants des dernières ventes de tableaux impressionnistes et modernes, il était naturel que le marché manifeste une certaine fébrilité face au flot de lots proposés durant la semaine du 13 novembre. La pression était d’autant plus forte que deux événements nouveaux, ou relativement nouveaux, marquaient cette session : Phillips montait sa deuxième vente d’art contemporain depuis que le président de LVMH, Bernard Arnault, a pris le contrôle de l’affaire et Christie’s créait une nouvelle catégorie pour des œuvres postérieures à la Seconde Guerre mondiale. Au total, les trois principales maisons de vente ont publié huit catalogues pour huit ventes séparées. Contrairement aux ventes des tableaux impressionnistes et modernes, plutôt décevantes, celles d’art contemporain et de tableaux de l’après-guerre ont bien marché, excédant généralement les estimations basses et établissant 17 nouveaux records. Le marchand d’art contemporain londonien, Simon Lee, directeur du 11 Duke Street Ltd et très actif sur le marché des œuvres de Lucio Fontana, d’Yves Klein, d’Andy Warhol, de Gerhard Richter, de George Condo et de Christopher Wool présente son analyse d’une semaine étonnante.

- Phillips, 14 novembre, New York
Bien que Phillips soit revenu à l’American Craft Museum qu’il avait déjà loué en mai pour sa vente inaugurale, l'auctioneer a créé un événement complètement différent. Simon de Pury, qui opérait pour le compte de l'auctioneer, s’est frayé un passage à travers le public avec une théâtralité digne d’un champion pénétrant sur le ring. Bien que sa prestation ait coûté cher à Phillips – il percevra la moitié des frais pesant sur les acheteurs –, la maison de vente peut se féliciter d’avoir obtenu des prix honorables, parfois exceptionnels et une publicité favorable qui lui permet d’apparaître comme une solution de remplacement pour les collectionneurs désireux de vendre ou d'acheter de l’art contemporain aux enchères.

Damien Hirst, In Love, Out of Love, (estimation de 400 à 600 000 dollars), adjugé 680 000 dollars (5,28 millions de francs)
Le diptyque qui figurait en couverture du catalogue de la vente d’art contemporain de Christie’s à Londres, le 8 décembre 1999, avait été retiré le matin même de la vente. Ces deux tableaux représentant des papillons avaient finalement été achetés, probablement à la fin du printemps, par le collectionneur américain Stavros Merjos, pour une somme qu’on dit avoisiner les 450 000 dollars. Une solide garantie lui avait été proposée pour les faire passer chez Phillips où ils ont été achetés par l’associé de Simon de Pury à Zurich, Andrea Caratsch, pour la somme de 680 000 dollars. Le fait que Pury ait été l'auctioneer du lot apporta un nouveau coup de théâtre à cette très étrange histoire.

Sherin Neshat, Rapture, adjugé 43 700 dollars (340 000 francs)
Il y a juste un an, lorsqu’elle fut publiée à une édition de cinq exemplaires, cette photographie était vendue 6 000 dollars chez le principal marchand de cet artiste, Barbara Gladstone. Cette semaine, elle a été acquise pour 43 700 dollars, une enchère illustrant les envolées spectaculaires que connaissent en ce moment les artistes à la mode.

Andy Warhol, Self Portrait, adjugé 453 500 dollars (3,5 millions de francs).
Les 453 500 dollars obtenus par ce bel autoportrait de 1967 constitue un résultat plutôt décevant si l'on sait que cette somme ne représente, probablement, que la moitié de celle – autour de 900 000 dollars –, que Phillips a versée au marchand Jose Mugrabi afin de se voir confier cette œuvre. Étrangement, Sotheby’s a obtenu le lendemain soir un prix plus élevé, 500 750 dollars, pour un autoportrait identique mais d’un coloris considéré comme plus sombre et moins attirant.

- Sotheby’s, 14 et 15 novembre
Réconfortée par le succès enregistré par Phillips la veille au soir, Sotheby’s obtint de bons résultats et huit records pour des artistes comme Alexander Calder, Isamu Noguchi, Bride Marden et Gary Hume.

Robert Gober, Deep Basin Sink, adjugé 830 000 dollars (6,4 millions de francs)
La pénurie d’œuvres de Robert Gober sur le marché et le nouvel élan donné par sa participation à la Biennale de Venise de l’été prochain, où il créera une œuvre spécifique pour le Pavillon américain, garantissait à cette sculpture un grand intérêt. Elle a été achetée par une consultante new-yorkaise, Thea Westreich, dont la liste de clients inclut plusieurs collectionneurs importants de San Francisco.

Thomas Struth, Pantheon, Rome, adjugé 236 750 dollars (1,8 million de francs)
Cette superbe représentation de l’intérieur du Panthéon de Rome est désormais considérée comme l’œuvre clé de l'Allemand Thomas Struth. Elle a obtenu 236 750 dollars, tandis que d’autres œuvres de la même série ne dépassent pas les 50 000 dollars. Un autre exemplaire provenant de la même édition de 10 images a été emporté à 270 000 dollars chez Christie’s à New York, le 16 mai 2000.

- Christie’s – tableaux d’après-guerre, 15 novembre
Pas une seule enchère n'a été portée au cours de cette vente sur la grande toile abstraite de Mark Rothko à qui Christie’s avait consacré un catalogue illustré d’une seule photographie et qui lui avait donné de loin la plus haute estimation de la semaine. Le plus surprenant fut la manière avec laquelle le marché ignora cet échec en maintenant la dynamique d’une soirée qui vit de nouveaux records de vente pour des œuvres d’Yves Klein, de Francis Bacon et de Gerhard Richter.

Francis Bacon, Portrait of George Dyer Talking, adjugé 6,6 millions de dollars (51,3 millions de francs)
Ce superbe portrait de George Dyer était sans doute l’un des plus beaux tableaux de la semaine et peut-être l’une des plus belles toiles de Bacon. Il a été emporté par un acquéreur intervenant au téléphone à un nouveau prix record, de 6,6 millions de dollars. Ce prix devrait attirer davantage d’œuvres de plus haut calibre en salles des ventes.

Yves Klein, RE 1, adjugé 6,7 millions de dollars (52,2 millions de francs)
On s’attendait à ce que la concurrence pour acquérir cette magnifique peinture éponge, propriété de l’éditeur allemand Frieder Burda, soit âpre, mais ce fut tout de même un choc lorsque les enchères démarrèrent au-dessus du précédent record du monde – 2,1 millions de dollars – établi à New York le 17 mai 2000 (lot 34). Cette somme a été dépassée sans peine par un acquéreur européen anonyme intervenant au téléphone, qui a déboursé 6,7 millions de dollars pour le chef-d’œuvre d’un artiste qui n'est pas encore apprécié à sa juste valeur par le marché américain.

- Christie’s, 16 et 17 novembre
Le week-end s’est terminé comme il a commencé avec de nouveaux records pour Charles Ray, Felix Gonzalez-Torres, Maurizio Cattelan et Andreas Gursky. Les artistes qui sont actuellement populaires et les galeries qui les défendent ne parviennent tout simplement plus à satisfaire les demandes d’un marché de l’art contemporain en plein boom.

Charles Ray, Male Mannequin, adjugé 2,2 millions de dollars (17,1 millions de francs)
La sculpture de Ray qui a atteint un prix faramineux a été achetée par le marchand new-yorkais Luhring Augustine qui enchérissait pour un client.

Felix Gonzalez-Torres, Untitled (Blood), adjugé 1,6 million de dollars (12,8 millions de francs)
Confié par le collectionneur français Marcel Brient, qui a écrit un long essai personnel dans le catalogue, ce beau rideau de perles de verre a suscité une interminable bataille d'enchères entre deux protagonistes intervenant au téléphone avant d’atteindre ce prix extraordinaire, qui constitue un nouveau record pour l'artiste. Jusqu’à cet automne, les œuvres importantes de Gonzales-Torres n’apparassaient que rarement en salles des ventes. Une situation qui risque de changer de manière irrévocable.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°116 du 1 décembre 2000, avec le titre suivant : Une analyse des grandes ventes de New York

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