Vendredi 23 février 2018

Un train de retard

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 19 janvier 2010

En obtenant le pavillon français pour la Biennale de Venise de 2011, Christian Boltanski décroche son bâton de maréchal. L’artiste succède au reste du « clan de Malakoff », Annette Messager et Sophie Calle étant de précédentes ordonnatrices du pavillon.

Les susceptibilités masculines sont sauves ! Boltanski est indéniablement un immense créateur. Mais avait-il besoin de cette reconnaissance hexagonale alors qu’il s’est déjà vu confier une « Monumenta » couplée à une exposition au Mac/Val (lire p. 11), et qu’il va enchaîner les événements à New York puis sur l’île de Teshima, au Japon ? CulturesFrance a un train de retard, car l’artiste aurait dû remporter le pavillon voilà quelques années. Il est clair qu’à son degré de carrière et de notoriété, une biennale ne va pas changer sa vie. Il aurait été quelque part plus stratégique de donner le pavillon à Bertrand Lavier, autre monument qui n’a pas encore joui des honneurs de la République. Sans doute en bénéficiera-t-il dans quelques années. Quand cela ne lui fera plus « ni chaud ni froid » ?

Attitude figée
Surtout, on s’étonne que la France ne cherche pas à promouvoir sa jeune scène artistique qui tricote pourtant sa place dans les réseaux internationaux. Comme si CulturesFrance était inconsciente de l’effervescence de la scène actuelle et restait figée sur les grands totems supposés les plus exportables. Comme si elle ne s’apercevait pas qu’une Tatiana Trouvé, dont le nom circulait à nouveau pour Venise, conquiert une place importante dans le paysage international en exposant au Migros Museum, à Zürich, et chez Larry Gagosian, à New York. À Berlin, elle est représentée par une jeune mais puissante galerie, Johann König. Faut-il le rappeler, Saâdane Afif est lui aussi bien inscrit dans le réseau allemand grâce à son galeriste berlinois Mehdi Chouakri.

L’autre nom en lice pour le pavillon cette année, Loris Gréaud, vient, lui, d’entrer dans une très grande galerie new-yorkaise. Adel Abdessemed siège, de son côté, chez le New-yorkais David Zwirner et il a même réussi à vendre au hedge-funder Steve Cohen. Benoît Maire a rejoint la galerie très cut-ting edge Hollybush Gardens à Londres. Raphaël Zarka et Aurélien Froment figurent sur la liste de la galerie Motive à Amsterdam. Cette jeune génération, extrêmement mobile, ne souffre pas du « complexe » français. Ironiquement, tous les artistes cités étaient absents de la dernière « Force de l’art », radiographie supposée de la scène hexagonale… La France passerait-elle à côté de ses forces vives ? Le pays en est coutumier, puisqu’il aura fallu attendre 2005 pour qu’Annette Messager bénéficie d’un pavillon français à Venise. On nous rétorquera sans doute que les États-Unis confient bien leur pavillon à des artistes canoniques, comme Bruce Nauman ou Ed Ruscha, voire à un créateur mort comme Felix Gonzalez-Torres.

C’est oublier que, pour l’Oncle Sam, Venise n’a plus la même importance stratégique qu’en 1964, lorsque Robert Rauschenberg décrochait le Lion d’or à la barbe des Français. L’Amérique est depuis un marché incontournable, et son pavillon accessoire. C’est oublier enfin que Fabrice Hyber était âgé de trente-sept ans lorsqu’il a décroché le Lion d’or, et que Pierre Huyghe avait trente-neuf ans lorsqu’il s’est vu décerner le Prix spécial à Venise. À méditer…

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°317 du 22 janvier 2010, avec le titre suivant : Un train de retard

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