Dimanche 25 février 2018

Un roc dans la tourmente

Gérard Champin, président du Conseil des ventes

Le Journal des Arts

Le 7 février 2008

Gérard Champin, président du tout nouveau Conseil des ventes volontaires
de meubles aux enchères publiques, investit le 1er octobre avec son équipe les locaux tout neufs du 19 avenue de l’Opéra à Paris. Nouvelle expérience pour un homme qui a consacré près de dix ans de sa vie à la réforme des commissaires-priseurs.

PARIS - “Cet homme-là, c’est un roc, une tour imprenable. Il me fait penser aux dessins sépia de Victor Hugo où se dresse une forteresse dans la tourmente” Jean Dit Cazaux, commissaire-priseur à Bordeaux, président du Syndicat professionnel pendant quatorze ans et poète à ses heures, sourit de l’image reflétée par Me Gérard Champin. Grand, stature rigide, quasi hiératique, l’ex-président de la Chambre nationale des commissaires-priseurs, aujourd’hui à la tête du Conseil des ventes, se déplace d’un pas mesuré et ne se départit jamais d’un sourire. Costume trois pièces et voix grave peaufinent le tableau. Certains se régalent de sa façon toute personnelle de prononcer “Chambre nationale” en accentuant la dernière syllabe. Me Champin arbore un sérieux qui sied bien à sa fonction. “On l’imagine mal chanter a capella au cours d’un dîner de chasse”, s’amuse un de ses confrères de province. Très bien élevé et secret, il ne laisse rien filtrer de sa vie privée. À peine évoque-t-il avec bonheur sa commune d’Ozouer-le-Vaugis en Seine-et-Marne, où il est conseiller municipal chargé du patrimoine. Il parle de ses deux fils, de son amour pour les chevaux : “depuis un accident dans les années 1980, je monte rarement mais je m’occupe des animaux, c’est un moment agréable”.

Pour ce petit-fils de cheminot, le train est un moyen de transport privilégié, carte orange à l’appui. “J’essaie d’être pratique.” Son goût pour la montagne remonte à son enfance et chaque année la famille y retourne pour une cure de jouvence, une semaine seulement cet été car il fallait mettre en place le futur conseil. Ce gros travailleur a vu enfin aboutir la réforme après y avoir consacré près de dix ans.

Un juriste qui aime les beaux objets
Rien ne destinait le jeune Gérard Champin à la fonction de commissaire-priseur. Ce juriste, titulaire d’un diplôme d’études supérieures en droit privé, a toujours apprécié les beaux objets. Maryvonne de Saint-Pulgent, qui fut directrice du Patrimoine, et siège au Conseil d’État, salue “cet homme sincèrement amoureux des objets d’art d’une façon intelligente et subtile”. Pourtant, aucune vocation ne l’entraînait vers son métier. Un ami l’a initié au plaisir des ventes aux enchères. Son stage chez Me Blache à Versailles est sans doute le catalyseur qui l’entraînera vers l’étude de la réforme de la loi des commissaires-priseurs. Dans les années 1950 et 1960, Me Blache bouscule les conventions, lance les premières ventes cataloguées de tableaux modernes qui attirent “le beau monde” de la région parisienne, inaugure un hôtel des ventes qui déchaîne les jalousies, puis créé le Syndicat des commissaires-priseurs avant d’être élu au poste suprême, la présidence de la Chambre nationale. “Tous ces événements ont laissé des traces en moi”, reconnaît Gérard Champin, qui voue une admiration à Georges Blache, l’avant-gardiste. Comme ce dernier, rien ne peut l’arrêter. “Lorsque je veux quelque chose, je suis tenace.” Jean-Philippe Courtois, commissaire-priseur à Angers, qui a travaillé sept ans auprès de lui sur la réforme, l’atteste. “Il est parfaitement stoïque, on dirait qu’il a des plumes de canard sur lesquelles tout glisse. Il n’a jamais dévié de ce qu’il croit être juste.”

Il est calme et parfaitement maître de lui-même. En dix ans, deux colères seulement ont fait trembler les murs de la Chambre nationale. Ses confrères saluent sa légendaire habileté. Pierre Chevalier, président de la Sema (Société d’encouragement aux métiers d’art), a monté une cellule d’étude du marché de l’art lors du Salon du patrimoine. “Pendant trois ans, nous avons réfléchi ensemble. C’est un homme de dialogue, un vrai négociateur, il aurait pu être diplomate.” L’intéressé insiste sur son optimiste. “Je m’efforce de considérer l’aspect positif d’un problème, c’est un avantage et une grande aide dans la vie.”

Lorsqu’il était dans son étude d’Enghien, un événement le conforte dans l’idée qu’il faut faire évoluer la loi française. “Nous avions présenté une porcelaine chinoise qui fut interdite de sortie du territoire seulement la veille de la vente alors que tous les grands collectionneurs internationaux étaient déjà arrivés à Paris. Cet épisode m’a profondément marqué. Vue de l’étranger, la France offrait une image catastrophique.” Président de la Chambre nationale de 1991 à 1992 puis de 1995 à 2001, il se trouve au cœur de la tourmente. “Lorsqu’en 1991 nous sommes passés de la compétence départementale à la compétence nationale, certains commissaires-priseurs évoquaient une révolution monstrueuse.” Puis, il a fallu faire accepter le changement de tarif pour le règlement d’un objet aux enchères. Pendant son interruption de mandat en 1993-1994, il n’abandonne pas. Avec les fonctionnaires de Bercy, il se penche sur la TVA, et, au final, le très pénalisant droit d’enregistrement est abandonné. La réforme est prête lorsque l’Assemblée nationale est dissoute. “Tout était à recommencer.” Depuis juillet 2001, la loi est effective. Pour faire admettre la nécessité de ce changement, Gérard Champin a pris son bâton de pèlerin. “J’ai fait quatre à cinq tours de France pour convaincre la Province du bien-fondé de ces mesures.” Avant d’ajouter posément : “Drouot a tout à fait intégré les changements”.

“Il faut une révolution culturelle”
Pas sûr si l’on en croit Me Hervé Poulain. “Le vrai problème, c’est l’avenir de Drouot. On se retrouve avec une réforme poussiéreuse, conservatrice et archaïque. Me Champin, homme de consensus, a les défauts de ses qualités, en essayant de sauver tout le monde, il n’a sauvé personne.” Pierre Lellouche, député des VIIIe et IXe arrondissements de Paris où résident à la fois Christie’s, Sotheby’s et l’hôtel Drouot, s’inquiète lui aussi. “Nous sommes désormais dans l’ère de la compétition et il faut que cette profession se réorganise. Je voudrais que Drouot survive, que la Compagnie des commissaires-priseurs de Paris se bouge, il faut une révolution culturelle.” Il renvoie la balle dans le camp de Me Champin. ”Le président du Conseil des ventes doit donner une nouvelle impulsion. Il y a des mesures à prendre d’urgence, je ne laisserai pas Drouot être emporté dans la tourmente.” L’intéressé renchérit. “Il faut que chacun comprenne que l’on est entré dans un monde de concurrence et que seuls les plus performants pourront tirer leur épingle du jeu.” La révolte gronde déjà autour de Gérard Champin. “Cet homme rigoureux, très au fait des dossiers et doté d’une rondeur toute politique”, selon Pierre Lellouche, devra garder le cap alors que certains lui prédisent déjà un avenir plus important au sein de l’État.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°134 du 12 octobre 2001, avec le titre suivant : Un roc dans la tourmente

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