Vendredi 23 février 2018

Un mobilier haut en couleur

Le Journal des Arts

Le 15 décembre 2009

Le style Charles X est au XIXe siècle ce que l’Art déco est au nôtre : un court moment où le génie créateur a pris une forme très particulière. Il se caractérise davantage par les matériaux et le répertoire décoratif qu’il utilise que par ses formes.

Comme en écriture musicale, où une blanche vaut deux noires, un "credo" est solidement établi pour le mobilier Charles X : un meuble en bois clair à décor sombre vaudrait en effet le double de son contraire ; le conditionnel s’impose car cette affirmation ne se vérifie pas toujours en vente publique. Mais il n’en demeure pas moins que les amateurs marquent une préférence pour les bois blonds, qui caractérisent presque à eux seuls le style connu sous le nom de Charles X ou Restauration.

Au moment où les Bourbon retrouvent leur trône, les caisses sont vides. On se contente donc d’effacer les signes les plus voyants de l’Empire. De plus, les monarques sont des hommes mûrs qui ont connu et apprécié le style du XVIIIe siècle finissant : rien ne les incline par conséquent à patronner un style nouveau. Ce rôle incombera donc à la seule jeune femme de leur entourage immédiat, la duchesse de Berry. Celle-ci acquiert son premier mobilier de style "gothique" en 1821 et, à partir de 1824, se passionne pour le mobilier en bois clair dont la vogue durera une dizaine d’années avant que ne s’inversent les tonalités des décors. Ces deux éléments, combinés à des formes que ne renierait pas l’Empire, caractérisent le nouveau style, parfois qualifié de "néo-gothique", "cathédrale" ou "troubadour".

Emprunts bien conjugués
Aucun de ces traits n’apparaît véritablement novateur : le néo-gothique fleurit en Grande-Bretagne dès le milieu du XVIIIe siècle, tandis qu’en France, maints ébénistes ont employé des bois clairs bien avant la Révolution. Quant aux formes, elles dérivent de celles de l’Empire, lesquelles constituent dans une large mesure une prolongation du style Louis XVI. Le Charles X se borne donc à conjuguer des données préexistantes pour en faire un style original : les formes issues de l’Empire s’assouplissent, les couleurs changent, tout comme les décors ; ces derniers ne font plus – ou presque plus – appel au bronze. Incrustés ou marquetés, ils jouent les oppositions de tons : amarante sur citronnier et houx sur palissandre, par exemple.

Naît ainsi un style très particulier, plutôt gai et féminin, et si cohérent qu’il se mélange mal avec d’autres meubles. Traditionnellement réser­vé aux chambres de jeunes filles, il plaît à suffisamment d’amateurs pour que ses prix se maintiennent au plus haut, situation à laquelle contribue sa rareté. L’ouvrage de référence en la matière est un catalogue de vente de 1931(1) qui constitue un véritable panorama de ce que le Charles X peut offrir de meilleur. Soixante ans plus tard, la vente Castille(2) a relancé l’intérêt pour les créations de cette époque et totalisé 24 millions de francs. On crut qu’il ne s’agissait là que d’une flambée sans lendemain, mais l’exposition "Un âge d’or des arts décoratifs, 1814-1848" (au Grand-Palais, à Paris, en 1991) remporta un grand succès. Depuis, les prix pro­gres­sent : à qualité égale, certains meu­bles ont été adjugés plus cher par Me Picard en 1993 qu’au moment de la vente Castille. Et trois ventes récentes (chez Mes Libert et Castor, Ricqlès et Picard) ont démontré que ce style conserve de fervents adeptes.

Meubles d’appoint
Conséquence logique de la difficulté de les associer à des styles différents, les meubles Charles X apparaissent le plus souvent par groupes en vente publique, qu’il s’agisse d’ameublements complets ou du décor d’une pièce. De qualité  moyenne, de tels meubles valent souvent nettement plus cher que leurs équivalents du XVIIIe siècle, lequel reprend l’avantage pour le mobilier de haut niveau. Le style Charles X semble en fait particulièrement apprécié pour les créations qui le caractérisent le mieux : les sièges et les petits meubles d’appoint, plutôt que les commodes et les secrétaires, souvent un peu raides. Mais ici, comme en d’autres domaines, tout dépend de l’élégance de la pièce et de son décor.

(1) Mes Lair-Dubreuil et Baudoin, à la galerie Georges Petit, les 11 et 12 mai 1931.
(2) Mes Martin et Desbenoit, à Versailles, le 17 mars 1991.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°26 du 1 juin 1996, avec le titre suivant : Un mobilier haut en couleur

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