Un domaine sous-évalué

Tony Blumka évoque le marché de la Haute Époque

Le Journal des Arts

Le 3 mars 2000

Le marchand new-yorkais Tony Blumka est spécialisé dans le mobilier et les objets Haute Époque. Il est l’héritier d’une longue lignée d’antiquaires qui s’est implantée à Vienne au XIXe siècle, avant de quitter l’Autriche pour New York en 1939. Son père, Leopold, a joué un rôle majeur dans le développement de plusieurs grandes collections comme celles du Cleveland Museum of Art et du Metropolitan. Il évoque le marché de la Haute Époque, selon lui encore sous-évalué.

NEW YORK (de notre correspondante) - Mon père passait trois mois d’affilée en Europe, d’où il ramenait quatre conteneurs pleins à craquer. Aujourd’hui, je vais en Europe neuf fois par an et il m’arrive de rentrer les mains vides. Dans les années cinquante et soixante, on dénombrait quinze marchands d’art médiéval, tous concentrés autour de la 57e rue. Le volume des ventes et les prix étaient impressionnants. La plupart ont disparu : Ed Lubin et moi sommes les seuls antiquaires spécialisés dans les objets Haute Époque à New York ; Michael Ward a monté quelques expositions, mais à présent, il s’intéresse surtout aux antiquités ; le marchand londonien Danny Katz ne vient qu’occasionnellement exposer chez Dickinson Roundell.

“Quelques rares collections privées d’art médiéval ont atteint un statut presque légendaire”, a écrit le conservateur du Victoria & Albert Museum, Paul Williamson, évoquant celles de Robert von Hirsch et d’Ernst et Martha Kofler-Truniger, particulièrement riches en ivoires médiévaux et en émaux de Limoges. Les émaux Kofler-Truniger ont rejoint la collection Keir, vendue chez Sotheby’s en 1997. L’exposition que j’ai présentée au début de l’année, avec le marchand munichois Julius Bohler, était justement consacrée à cette collection. Il y a dix ans, les institutions achetaient beaucoup et les collectionneurs privés étaient peu nombreux dans les ventes aux enchères. Désormais, 80 % des acquisitions en salle de vente sont faites par des particuliers. De nombreux marchands ont été étouffés par les commissaires-priseurs.

Des collectionneurs érudits
Les collectionneurs de Haute Époque se recrutent principalement parmi les financiers, les avocats ou les médecins. Les plus importants ont souvent un rapport plus ou moins direct avec Wall Street. Je ne pense pas qu’il y ait des clients “hybrides”, également spécialisés dans d’autres domaines, comme c’est le cas chez les acheteurs de peinture impressionniste et d’art contemporain qui, soudain, se mettent à acheter des tableaux hollandais et flamands du XVIIe. Ces collectionneurs s’intéressent aux émaux médiévaux, aux ivoires et aux sculptures sur bois. Ils ont le même profil que les collectionneurs de maîtres anciens et d’antiquités : ce sont des gens très cultivés, en général de plus de quarante ans, qui ont une connaissance très approfondie de la spécialité. Ces cinq dernières années, j’ai remarqué l’arrivée de clients sud-américains et canadiens, celle de nouveaux collectionneurs américains. L’un d’entre eux vient d’acquérir un ivoire médiéval pour plusieurs centaines de milliers de dollars : une Vierge à l’Enfant du début du XIVe siècle.

Aujourd’hui, la marchandise étant plus rare, la qualité prime sur la quantité. Mais pour attirer des clients, il faut également monter des expositions, comme celle de tapisseries du Moyen Âge et de la Renaissance que j’ai organisée chez moi, il y a deux ans, avec la galerie parisienne Blondeel-Deroyan. J’ai réédité l’opération l’an dernier avec Sam Fogg, spécialiste des manuscrits médiévaux à Londres. Malgré les changements qui affectent notre spécialité, le marché du mobilier et des objets Haute Époque demeure sous-évalué, comparé à d’autres domaines. Vous souvenez-vous de la montre Patek-Phillipe qui s’est vendue 11 millions de dollars chez Sotheby’s, en décembre ? Un très bel objet médiéval coûte beaucoup moins cher !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°100 du 3 mars 2000, avec le titre suivant : Un domaine sous-évalué

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