Photographie

Trois stratégies de vente radicalement différentes

Les ventes d’automne ont été très inégales

Le Journal des Arts

Le 22 avril 2010

Aux États-Unis, les trois principales maisons d’enchères abordent le marché de la photographie de façon radicalement différente. Tandis que Christie’s poursuit sa quête du chef-d’œuvre photographique, Sotheby’s s’efforce d’offrir un large éventail et Swann Galleries de rester la meilleure sur le terrain inoccupé par ses rivales. Si Christie’s semblait s’imposer jusqu’ici, l’avenir pourrait réserver quelques surprises après les mauvais résultats de ses ventes d’automne.

NEW YORK - Depuis la nomination, en 1992, de Rick Wester à la tête du département Photo de Christie’s, la maison de vente a promu les photographies au rang d’œuvres d’art majeures, voire de chefs-d’œuvre. De plus, Wester met l’accent sur l’importance du contexte entourant la création de ces images.

Ainsi, le cliché d’Alfred Stieglitz intitulé Georgia O’Keeffe : un portrait – mains au dé, 1920, vendu par la famille d’Aline et Charles Liebman, amis de longue date de Stieglitz, était présenté à la vente, en octobre 1993, non seulement comme l’une des œuvres les plus accomplies de l’artiste, mise sur le marché pour la première fois et superbement conservée, mais aussi comme un élément capital dans la compréhension de la relation qui unissait le photographe au peintre. La photographie est partie à 398 000 dollars (2,1 millions de francs environ), un record mondial. Sur cette lancée, d’autres œuvres de Stieglitz, provenant de la famille Liebman, ont été proposées au printemps 1994.

La vague Man Ray
Christie’s a également profité de la vague Man Ray, qui avait permis à Sotheby’s Londres, en mai 1993, de battre un premier record avec Larmes de verre, datant de 1930, adjugé à 193 895 dollars (1,1 million de francs environ). En octobre 1993, Christie’s vendait Hier, demain, aujourd’hui pour 225 500 dollars (1,2 million de francs environ), et en avril 1994, Noire et blanche pour 354 500 dollars (1,9 million de francs environ).

Les ventes des 4 et 5 octobre à New York s’annonçaient sous les meilleurs auspices pour Christie’s, et personne ne s’attendait au désastre qui a suivi. Seulement 51 % des 423 lots ont été vendus, pour un total de 1 839 703 dollars (9 934 396 francs). La vente de la soirée du 4 n’a atteint que 1 019 063 dollars (5 502 940 francs), alors que l’estimation basse évaluait les 80 lots à 2 065 800 dollars. 60 % des lots y ont été adjugés, mais aucune pièce importante.

Une épreuve de Swanna de Man Ray, pièce rare datée (1930) et signée, n’a pas trouvé preneur à 155 000 dollars (estimation : 180 000 à 220 000 dollars) ; Jacqueline Goddard, années 30, du même artiste, qui faisait la couverture du catalogue, est partie à 110 000 dollars (environ 600 000 francs) contre une estimation de 140 000-180 000 dollars.

Une troisième photo de Man Ray, Portemanteau de 1921, n’a pas non plus trouvé preneur à 70 000 dollars (378 000 francs environ, est. 80 000 à 100 000 dollars).
Une mésaventure similaire a frappé une œuvre importante d’André Kertesz, Escaliers de Montmartre, Paris, 1927, estimée à 125 000 dollars, et un portrait de Georgia O’Keeffe par Stieglitz, daté de 1918 (est. 90 000 à 120 000 dollars).

Parmi les rares succès, il faut mentionner un daguerréotype de New York, daté de 1853, vendu 63 000 dollars (340 000 francs environ, estimé à 60 000 à 80 000 dollars) à Brent Sikkema de la Wooster Gardens Gallery, qui enchérissait pour le compte de Howard Gilman, de la Gilman Paper Company. Les photographes Bill Brandt et Robert Frank ont battu leur propre record, avec des chiffres respectifs de 48 300 et 36 800 dollars. Pour Rick Wester, "ces ventes ne révèlent pas un fléchissement. Ce bref moment d’égarement ne change rien à ma perception du marché de la photo haut de gamme. Man Ray n’a jamais suscité un tel intérêt. Des photos d’exception, en parfaite condition, nouvelles sur le marché et dotées d’une estimation raisonnable, se vendront", assure-t-il.

Chez Sotheby’s, on aborde le marché de façon toute différente. Beth Gates-Warren et Denise Bethel résument ainsi leur politique en la matière : "limiter à tout prix le stockage, faire des paris raisonnables, proposer des estimations réalistes, trouver des pièces nouvelles et refuser le reste, quitte à laisser passer des œuvres vedettes, afin que le marché reste aussi sain que possible."

Cette stratégie a porté ses fruits : en avril dernier, la vente consacrée aux photos dont se séparait le Museum of Modern Art de New York a connu un beau succès. 82 % des 57 lots proposés ont rapporté 590 097 dollars (3 186 000 francs), contre une estimation basse de 365 500 dollars ; quatre photographes ont battu leur propre record.

Sotheby’s a maintenu le cap en octobre : 64 % des 461 lots proposés ont trouvé preneur, pour un total de 2 076 385 dollars (11 212 479 francs). Le Balcon, Sorrente de Karl Struss (1909), estimé entre 18 000 et 22 000 dollars, est partie à 66 300 dollars, (358 000 francs), un record. Une œuvre d’Atget (35 650 dollars) et une œuvre de Carleton Watkins (29 900 dollars) ont également battu des records.

De son côté, Swann Galleries, profitant de la hausse des prix demandés par les vendeurs des grandes maisons d’enchères, a renforcé sa position, établie de longue date, sur le marché du XIXe siècle et en particulier celui des albums de photos, tout en maintenant sa domination dans la gamme des prix les moins élevés. 70 % des lots ont rapportés 616 000 dollars, (3 326 400 francs), et toutes les pièces importantes ont trouvé preneur. Harry Lunn, marchand travaillant à New York et Paris, a acquis un album d’Édouard Baldus de 1855-1859, estimé à 15 000-20 000 dollars, pour la somme de 64 100 dollars (346 000 francs).

L’Homme réparant un filet, Hollande, 1894, un Stieglitz des débuts, a été acquis au téléphone par un marchand qui l’a payé 23 000 dollars (124 200 francs, estimé entre 15 000 et 20 000 dollars). Cependant, plusieurs Richard Avedon ont été retirés de la vente après que des doutes eurent été émis sur les droits des vendeurs.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°8 du 1 novembre 1994, avec le titre suivant : Trois stratégies de vente radicalement différentes

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