Samedi 28 novembre 2020

ENTRETIEN

Tony Oursler, artiste vidéaste : « J’ai envie d’explorer les limites du cinéma »

Par Magali Lesauvage · Le Journal des Arts

Le 20 septembre 2017 - 936 mots

Le plasticien américain, figure majeure de l’installation vidéo expérimentale, présente à la Galerie Mitterrand une œuvre de dimension muséale. Rencontre à Paris.

À 60 ans, l’artiste new-yorkais Tony Oursler, grand expérimentateur de l’art vidéo depuis les années 1970, continue à explorer les capacités expressives et ambivalentes de l’image en mouvement. Il présente cet automne à la Galerie Mitterrand, à Paris, l’installation Sound Digressions : Spectrum, combinaison aléatoire et multi-écrans de sept séances musicales performatives, proposée au prix de 200 000 euros. Il évoque pour nous sa collaboration avec David Bowie, le souvenir de son grand-père magicien, ou encore son amour-haine pour la technologie virtuelle.

En quoi consiste votre nouveau projet, « Sound Digressions : Spectrum », présenté à la Galerie Mitterrand ?

Je l’ai conçu comme une expérience musicale à part entière. En 2005, j’ai capté sept performances improvisées dans l’idée de les présenter de manière synchronisée, comme un flux perpétuel de sons. C’est une composition qui s’écrit en temps réel et est différente pour chaque spectateur. Chaque musicien est associé à l’une des sept couleurs du spectre. Par exemple, Kim Gordon [artiste multimédia, chanteuse et bassiste du groupe Sonic Youth, NDLR] est filmée en bleu et argent, des tons qui reflétaient son état du moment, et son travail à partir d’accessoires métalliques.

Vous avez vous-même fondé dans les années 1970 avec l’artiste Mike Kelley un groupe punk rock, The Poetics, que vous évoquez ensemble dans une grande installation, « The Poetics Project » (1997) – celle-ci sera présentée prochainement au sein des collections contemporaines du Musée national d’art moderne-Centre Pompidou. Quel est votre rapport à la musique ?

Je suis un grand fan de musique et j’ai beaucoup d’amis musiciens. J’aime aussi tout ce qui entoure la musique, notamment l’aspect technique : les musiciens, la performance, l’enregistrement, les concerts… Pour The Poetics Project, Mike Kelley et moi avons interrogé de nombreuses personnalités de l’histoire du rock qui nous ont inspirés. C’est un projet qui continue, malgré la mort de Mike en 2012 : nous allons publier quelques vinyles de morceaux inédits. Par ailleurs, un disque va également être édité à partir des enregistrements de Sound Digressions.

Vous avez réalisé en 2013 le clip de « Where are we now ? » de David Bowie, une chanson empreinte de nostalgie. Comment s’est passée votre collaboration ?

David Bowie et moi nous sommes rencontrés vers 1996, et il a rapidement souhaité incorporer des projections de mes œuvres à ses prestations sur scène. Pour le clip, David savait ce qu’il voulait : tourner dans mon atelier, qui était alors en plein chaos, et faire une « lyric video », un clip avec les paroles qui défilent. La chanson évoque ses souvenirs de Berlin, et le clip est comme une errance dans la mémoire, parmi tous ces objets que j’avais collectés. Quand il m’a proposé de faire ce clip, il n’avait rien sorti depuis dix ans, j’avais une pression énorme ! Car David Bowie représentait ce à quoi aspirait ma génération, entre art conceptuel et punk : un côté « do it yourself », des allers-retours entre le rock et une culture télévisuelle infusée à haute dose, une manière d’injecter du son dans le visuel et du visuel dans le son.

À votre avis, qu’aimait-il dans votre travail ?

Il y a un aspect très visuel dans son œuvre, il a travaillé dans divers domaines simultanément, et collaboré avec des centaines d’artistes. Mes poupées, mes projections de personnages étranges, aux visages distordus et à la personnalité changeante, la façon dont j’intègre l’espace cinématographique à l’espace physique : un homme comme lui, aux milliers de déguisements, a dû y voir un nouveau système de transformation à investir, une manière de renverser le médium.

Vous avez récemment réalisé un long-métrage, « Impondérable », présenté à la Fondation Luma à Arles en 2015, et cet été au CaixaForum de Barcelone. Comment envisagez-vous le travail cinématographique par rapport à celui de la vidéo ?

Après des décennies passées à concevoir des installations vidéo, j’ai envie d’explorer les limites du cinéma. J’ai toujours cherché d’autres modes narratifs. Cette fois-ci j’ai travaillé sur le mode de présentation, à partir de la technique illusionniste du « fantôme de Pepper » et des effets 5D : des parfums, des variations de lumière, des images qui flottent dans l’espace…, même les fauteuils de la salle de projection bougent ! C’est une œuvre d’art totale, plus immersive encore que mes précédents projets. L’histoire raconte celle de ma famille dans l’entre-deux-guerres, où se mêlent religion, magie, cinéma. On y croise Arthur Conan Doyle, un ami de mon grand-père l’écrivain Fulton Oursler – qui était aussi magicien –, ma grand-mère l’actrice et écrivaine Grace Perkins, le grand illusionniste Harry Houdini… Tous les faits du film sont réels, mais totalement invraisemblables.

Vous êtes passé de la peinture, lors de vos études à CalArts (Los Angeles), à la vidéo et au cinéma. Quel est votre rapport aux nouvelles technologies de l’image ?

Je suis fasciné par les smartphones – la vitre cassée du vôtre est extraordinaire, d’ailleurs ! J’utilise mon téléphone tous les jours pour filmer et photographier des images que j’inclus dans mes vidéos. Plus symboliquement, je suis fasciné par cet espace virtuel qui se glisse dans notre poche, comme une expansion de nos passions et de nos croyances, un appendice de notre personnalité. J’ai réalisé récemment une série sur les « bots », ces outils d’intelligence artificielle dans lesquels l’homme décharge sa conscience. Je m’intéresse à la poésie et aux implications politiques de cet esclavagisme de la machine, au piège des espaces virtuels, dont l’émergence est selon moi connectée au fait que la notion de vérité factuelle est devenue relative. Tout cela est fascinant, et terrifiant.

 

 

Tony Oursler, Sound Digressions : Spectrum,
jusqu’au 28 octobre, Galerie Mitterrand, 79, rue du Temple, 75003 Paris.
Légende Photo :
Tony Oursler © Courtesy de l'artiste

 

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°485 du 22 septembre 2017, avec le titre suivant : Tony Oursler, artiste vidéaste : « J’ai envie d’explorer les limites du cinéma »

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