Jeudi 12 décembre 2019

Simon de Pury : plus petits, mais efficaces

Un entretien avec Simon de Pury, président de Phillips

Le Journal des Arts

Le 23 novembre 2001 - 1275 mots

Ancien président de Sotheby’s Europe, Simon de Pury a quitté la maison de vente pour fonder la société de conseil en art international de Pury & Luxembourg en association avec Daniella Luxembourg, en 1997. En janvier dernier, la société a été rachetée par Phillips, et Simon de Pury est devenu le président de Phillips, de Pury & Luxembourg. Aujourd’hui, Simon de Pury partage son temps entre l’Europe et New York et espère propulser la dynamique maison de vente Phillips à la tête du marché des œuvres haut de gamme afin de rivaliser avec Sotheby’s et Christie’s.

Des changements notables ont été opérés depuis la fusion de Phillips avec de Pury & Luxembourg en janvier dernier. Quels sont les projets de développement pour la société ?
Nous allons nous concentrer sur certains domaines du marché haut de gamme. Ces domaines sont l’Impressionnisme, l’art contemporain, la bijouterie, le mobilier européen, le design des XXe et du XXIe siècles, la photographie et les montres. Nous avons embauché des experts qui viennent des plus grandes maisons de vente et galeries et nous allons agrandir notre équipe encore davantage en engageant plus de spécialistes. Je pense que notre objectif est bien ciblé et la taille moyenne de notre société nous permettront d’être efficaces.

Quel secteur du marché risque d’être le plus touché par une récession mondiale ?
Sur le marché de l’art contemporain, l’art des années 1990 est particulièrement solide depuis plusieurs saisons, tandis que celui des années 1980 est plus négligé. Nous pourrions assister à un rééquilibrage des deux domaines.
L’intérêt pour la photographie pourrait fléchir, certains tirages sont tellement nombreux qu’ils réapparaissent vente après vente, prenant de la valeur mois après mois. Les artistes qui ont des éditions et une production limitées résisteront mieux aux changements du marché. Le design du XXe et du XXIe siècle est un domaine avec un fort potentiel. Notre vente de décembre s’intéresse tout particulièrement au design des années 1940, 1950 et 1960 jusqu’à nos jours.

L’interaction entre votre activité de marchand et celle de propriétaire de galerie s’accorde-t-elle avec votre statut d’auctioneer haut de gamme ? N’y a-t-il pas un conflit d’intérêts ?
L’activité s’organise en trois parties : les ventes, les transactions privées et enfin la galerie de Pury & Luxembourg à Zurich. Les trois parties fonctionnent en partenariat avec le groupe LVMH.

Je ne serais pas très tranquille si je vous demandais de me représenter lors d’une vente, en raison de votre poste chez Phillips. Ce n’est certainement pas facile pour vous d’être impartial ?
Ce n’est pas mon avis car en fin de compte, on essaie toujours de donner le meilleur conseil possible à un client, qu’il soit vendeur ou acheteur. Souvent, les vendeurs viennent vous voir avec une idée très précise de ce qu’ils attendent de vous. Ils veulent que vous vendiez soit lors d’une vente aux enchères, soit lors d’une transaction privée, ou encore, ils veulent vous laisser une œuvre en prêt pour une exposition que vous pourriez organiser dans votre galerie. Et vous pouvez ainsi proposer à votre client toute la gamme des services possibles. Pour ce qui concerne l’acheteur, s’il sent que vous poussez à la roue parce que vous allez vous-même vous charger de la vente, il ne reviendra plus vous demander conseil.

Si vous acceptez de prendre une grande collection, il y aura forcément des œuvres qui seront moins intéressantes que les autres. En tant qu’auctioneer, vous devez obtenir le meilleur prix pour vos œuvres, mais en tant que marchand, vous devez expliquer à votre client laquelle des œuvres est la plus intéressante. Cela ne vous met-il pas dans une position délicate ?
L’un n’empêche pas l’autre. Si vous conseillez quelqu’un sur la meilleure façon de réunir une collection privée, cela n’engage que votre avis personnel, et chacun a une perception différente de ce que peut être une œuvre intéressante à acheter.

Peut-être, mais les gens seront très influencés par ce que vous leur direz.
Tout ce que je peux vous dire, c’est que depuis notre fusion avec Phillips, nous avons acheté très activement chez Sotheby’s et Christie’s, mais plus activement encore auprès des galeries. Nous avons acheté beaucoup auprès des professionnels, nous n’avons pas changé notre approche du conseil aux clients et nous travaillons toujours autant avec des collectionneurs privés.

Participez-vous actuellement à la construction de collections dont vous pourriez nous parler ?
La plus grande collection est le Pisces Trust, qui est consacré à l’art des années 1980 et 1990. Nous achetons également pour le compte de plusieurs particuliers, aussi bien dans les domaines classique et moderne, que dans le domaine de l’art contemporain.

Les transactions privées vont-elles jouer un rôle plus important ?
Actuellement, elles ne représentent qu’une très petite part de l’activité, mais je pense qu’elles vont prendre de l’importance. Lorsque plusieurs personnes héritent d’une collection, la façon la plus juste de la disperser est de la vendre aux enchères. Les plus beaux objets agissent comme des locomotives pour les objets moins intéressants. Lorsque la provenance est prestigieuse, on peut espérer des prix qui ne seraient pas possibles avec une transaction privée. En revanche, si le marché est très limité et si l’on sait exactement qui sont les candidats idéaux, une transaction privée peut être conclue rapidement et facilement à un moindre coût.

Pensez-vous que la presse a été injuste envers vous en insistant autant sur les garanties ?
Nos principaux concurrents ont recours au système des garanties depuis vingt ans. Dans ce secteur d’activité dominé par un duopole depuis des siècles, nous nous sommes fait une place en peu de temps. Il ne faut pas oublier qu’avant l’acquisition de Phillips par Bernard Arnault, le produit le plus élevé pour une vente impressionniste se chiffrait à 4 millions de dollars. La première vacation d’œuvres de cette période qui a eu lieu après la fusion avec de Pury & Luxembourg en mai 2001 a totalisé un produit de 124 millions de dollars. C’est une progression plutôt remarquable en très peu de temps. En conséquence, les vendeurs potentiels, qui depuis toujours s’adressaient à nos deux principaux concurrents, s’adressent aujourd’hui à nous aussi. Nous sommes très satisfaits de la qualité des œuvres qui nous sont confiées pour les ventes d’automne. Nous sommes en train de trouver des parts de marché pour cette société. Une fois la transaction conclue avec Bonham, nous emploierons près de 160 personnes, soit dix fois moins que nos concurrents. Nous pensons qu’une organisation simplifiée et une infrastructure allégée nous permettront d’être plus rentables et plus souples.

Combien de temps pourrez-vous assumer ces ventes à perte ?
Prenez l’exemple de la collection Hoener. Madame Hoener était en route pour New York où elle devait conclure une transaction avec l’une des deux autres maisons de vente. Elle est arrivée le lendemain de notre vente Berggruen ; elle est venue nous voir et nous a dit : “J’admire les pionniers. Je ne veux pas de garantie”, et elle nous a confié la vente. Pour notre vente d’art contemporain, nous sommes impliqués financièrement pour cinq œuvres seulement. Cela ne serait jamais arrivé si nous n’avions pas été combatifs dès le départ. Le nombre de dépôts spontanés d’œuvres augmente, ce qui porte à croire que nos efforts pour construire et positionner notre société au niveau que nous nous sommes fixé commencent à payer.

Mais vous avez donné une garantie conséquente pour la collection Smooke : 180 millions de dollars, si l’on en croit la rumeur, et un résultat qui ne dépasse pas les 86 millions de dollars.

Dès que nous nous engageons financièrement dans une collection ou un lot isolé, nous le signalons dans le catalogue. Toute autre information d’ordre financier est strictement confidentielle entre le vendeur et la maison de vente.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°137 du 23 novembre 2001, avec le titre suivant : Simon de Pury : plus petits, mais efficaces

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