Samedi 17 février 2018

Rendez-vous manqués pour les arts asiatiques

Les ventes de Christie’s et de Sotheby’s en art chinois, japonais et coréen ont été décevantes à New York

Le Journal des Arts

Le 14 janvier 2008

New York a enregistré au mois de septembre des ventes décevantes. Chez Christie’s, les collections de peintures et d’estampes ont réalisé un résultat bien en deçà des objectifs fixés, tandis que la vente d’art chinois n’a pas rapporté les millions de dollars prévus. Pour Sotheby’s, plusieurs céramiques et objets d’art chinois n’avaient pas leur place ici ou étaient surestimés. Les deux maisons n’ont pas, non plus, enregistré de bons scores pour les pièces originaires de l’Inde et du Sud-Est asiatique.

NEW YORK - Les expositions, et les ventes aux enchères elles-mêmes, ont été décevantes à New York pour cette rentrée 2002. Seulement une vente réalisée chez Christie’s, celle de la collection Yip – concernant le mobilier chinois classique –, a dépassé son estimation basse. La plupart des marchands de Hong Kong et du Royaume-Uni sont restés chez eux, ainsi que de nombreux collectionneurs privés. Personne n’a semblé faire le déplacement depuis Taiwan, et un seul marchand de Chine continentale, fraîchement arrivé dans le circuit, a fait une brève apparition. Elegant Wong, l’un des deux marchands les plus influents de Hong Kong, n’a pas participé à la vente, et le second, William Chak, a atterri à New York, fait le tour des expositions, puis est reparti vers l’aéroport pour sauter dans le premier avion ; il s’est  manifesté plus tard par téléphone et a fait l’acquisition d’un lot proposé par Sotheby’s. Et il n’est question ici que des marchands d’art chinois... Quelles en sont les raisons ? Dans l’ensemble, les ventes proposaient trop de pièces sans grand intérêt, souvent surestimées, peu d’œuvres vedettes de très grande qualité et dont la majorité était aussi largement surestimée. Les ventes d’art japonais et coréen chez Christie’s incarnaient à elles seules la situation de tous les marchés d’art asiatique : les propriétaires hésitent à mettre leurs œuvres en vente en raison d’une conjoncture économique peu sûre, et les maisons de vente s’emballent tellement dès qu’on leur confie un bien de qualité qu’elles ont tendance à proposer des estimations exagérées.

Christie’s : peintures et estampes
Christie’s a ouvert la danse avec un catalogue indépendant consacré à une collection privée anonyme, comprenant 72 peintures et estampes japonaises. La collection était estimée 1,5 à 1,9 million de dollars (1,52 à 1,92 millions d’euros), mais n’a pas dépassé 595 947 dollars. Le propriétaire était Goro Sakamoto, marchand japonais d’art chinois. Mais, ce que Christie’s ignorait – et que Goro Sakamoto n’a découvert que plusieurs années après les faits –, c’est que les estampes de la collection provenaient d’une petite indélicatesse vieille de vingt-huit ans. Après la Seconde Guerre mondiale, Goro Sakamoto a commencé à travailler simplement avec un cheval et une carriole : pendant l’Occupation, il vendait et échangeait aux soldats américains des porcelaines contre des bas et des cigarettes. Il est rapidement devenu un marchand très influent et, dans les années 1960, il a réussi à prendre le pas sur Saiju Nishi, marchand d’estampes japonaises. Ce dernier assistait au premier volet de la vente de la collection Henri Vever chez Sotheby’s Londres en 1974. Goro Sakamoto, qui assistait lui aussi à la vente, lui demanda ce qui, selon lui, pourrait constituer un achat intéressant. Sentant que cet homme pouvait se transformer en concurrent potentiel, Saiju Nishi lui recommanda d’acheter plusieurs estampes pour lesquelles ni lui, ni personne n’aurait vraisemblablement enchéri, toutes les pièces présentant des problèmes de conservation ou des défauts. Je me revois dans la salle des ventes, entre Jack Hillier, éminent spécialiste et rédacteur du catalogue des estampes Vever, et John Gaines, collectionneur américain, et me demandant pourquoi Goro Sakamoto achetait avec autant de frénésie. C’est cette même collection qui était proposée à la vente chez Christie’s et, malgré des estimations très raisonnables pour la grande majorité des estampes, trois lots étaient sérieusement surestimés, la maison de ventes ayant peut-être un peu trop présumé de la magie émanant du nom de Vever. Figuraient dans la vente une estampe de grand format en noir et blanc de Kaigetsudo (estimée 400 000-450 000 dollars), un grand format de Toyonobu (100 000-150 000 dollars) et un triptyque unique de Sharaku (400 000-450 000 dollars). Trois marchands seulement avaient fait le voyage depuis le Japon et seuls cinq marchands américains étaient présents ; aucun collectionneur ne semble s’être déplacé. La première et la troisième de ces estampes n’ont suscité aucune réaction dans la salle et sont restées invendues, tandis que la deuxième n’a pas dépassé son estimation basse (également son prix de réserve) et n’a motivé qu’un seul enchérisseur, un client japonais par téléphone.

Christie’s : art japonais et coréen
Cette vente, avare de pièces de grande qualité, n’a pas généré de meilleurs résultats. Les estampes du début du XXe siècle intéressaient surtout les marchands japonais et les collectionneurs privés américains. Les enchérisseurs japonais par téléphone se sont vus attribuer les robes nô, et la plupart des netsuke, inro et laques ont été enlevés par des collectionneurs privés américains. 50 % seulement des estampes traditionnelles ont trouvé acquéreur. Le lot 83, cependant, devait s’avérer intéressant, car il comprenait une estampe d’Eishi et une “reproduction” d’une estampe d’Utamaro, l’ensemble étant estimé 1 800 à 2 200 dollars. La salle s’est réveillée une seule fois, à l’occasion de la vente de ce lot, adjugé 89 625 dollars à Sebastian Izzard, marchand new-yorkais et ancien directeur du département des Arts du Japon chez Christie’s New York. Un magnifique ensemble de dix pièces de laque de Negoro des XVIe et XVIIe siècles provenant de la succession Niita, fabricant fortuné de pickles à Kyoto, était proposé à la vente. Six des dix pièces ont trouvé acquéreur et, à l’exception d’un lot adjugé à un collectionneur privé américain, les cinq autres lots ont été achetés par un enchérisseur unique, au téléphone depuis le Japon. Sur les 37 lots que comptait la section coréenne, 23 ont été vendus (62 %), mais cet ensemble n’a généré qu’un produit de 1,4 million de dollars, soit situé bien en deçà de son estimation basse de 2,2 millions de dollars. Une peinture de petit format de l’omniprésent Park Sookeun, partie à 449 500 dollars, a réalisé à elle seule une part importante du produit total de la vente des pièces coréennes. Le marché coréen ne s’est jamais remis de la débâcle économique de 1997 et souffre toujours d’un manque d’enchérisseurs. Lors des dernières ventes d’art coréen, lorsque les lots vedettes trouvaient acquéreur, ils étaient adjugés par téléphone à un enchérisseur unique resté en Corée, et cette tendance s’est vérifiée cette fois encore. Cela signifie que la bonne santé du marché coréen dans sa totalité semble dépendre entièrement du bon vouloir d’un seul individu. Le lot le plus cher (559 500 dollars) ainsi que quatre autres lots importants ont été adjugés à un enchérisseur unique par téléphone contre le prix de réserve et n’ont suscité absolument aucune enchère dans la salle. Cet enchérisseur unique a d’ailleurs imité le mutisme de la salle en s’abstenant lors de la mise aux enchères du lot vedette coréen, un maebyong (meiping) avec des incrustations (estimé 800 000-1 million de dollars).

Christie’s et Sotheby’s : art de l’Inde et du Sud-Est asiatique
Les collectionneurs américains et européens ont dominé la vente de Christie’s qui a réalisé un produit de 4,79 millions de dollars, en deçà de l’estimation basse de 5,064 millions de dollars.
La vente a bénéficié de la présence d’objets rituels provenant de la collection d’Anthony d’Offay. Le lot vedette était un thanka en kesi sino-tibétain du début du XVe siècle mis en vente par Wesley et Carolyn Halpert, collectionneurs américains de renom. Cette pièce était d’une qualité exceptionnelle et son estimation (650-750 000 dollars) s’est révélée juste puisqu’elle s’est vendue 724 500 dollars à un collectionneur privé européen. Le lot vedette de la section du Gandhara (Inde), une magnifique figurine de la déesse Tyché, a été acheté par un collectionneur privé américain au prix de 339 500 dollars, soit au-dessus de son estimation haute. Comme chez Christie’s, les acheteurs de la vente Sotheby’s étaient surtout des collectionneurs privés américains et européens, chaque continent représentant respectivement 40 % des participants – les 20 % restants venant notamment d’Extrême-Orient. La vente a généré un produit de 2 148 235 dollars.

La section du Gandhara a réalisé de bons résultats, en particulier un bouddha assis, lot phare de la vente. Le bouddha avait été offert à la Charterhouse School, dans le Surrey, en 1881 ; cette provenance explique certainement le fait qu’il ait été adjugé 669 500 dollars, prix supérieur à son estimation (150 000 dollars). Comme lors de la vente chez Christie’s, les résultats étaient mitigés pour les sculptures en pierre et les bronzes dorés, puisque seuls les objets de très grande qualité ont trouvé acquéreur. La moitié des miniatures indiennes a été vendue, avec une très nette préférence pour les pièces anciennes d’exception ; résultat similaire pour la section des peintures modernes. Les mêmes acheteurs se sont retrouvés dans les deux ventes et, naturellement, la demande était identique. Mais, chez Sotheby’s, les Américains se sont trouvé confrontés à des concurrents européens plus offensifs que chez Christie’s.

Sotheby’s : céramiques et art chinois
Le problème des pièces de moyenne gamme était plus important qu’ailleurs et, comme dans toutes les autres ventes à New York, plusieurs objets n’avaient pas leur place ici. Une fois encore, les lots vedettes étaient majoritairement surestimés et sont, pour la plupart, restés invendus. Comme partout, les céramiques anciennes sont un frein au marché et les pièces doivent être vraiment exceptionnelles pour trouver acquéreur. Et, cela n’est pas une surprise : les rondes-bosses tang en céramique, présentant des qualités baroques, sont très demandées. James J. Lally a acheté une magnifique paire de chevaux du début de la période des Tang anciens en céramique grise (lot 29) au prix de 180 000 dollars, soit leur estimation haute. L’offre en sculpture sur pierre reste mitigée. La plus belle pièce était un grand bouddha Qi du Nord (186,7 centimètres), adjugé à son estimation basse (284 500 dollars) à un enchérisseur par téléphone. Un débat a animé la salle après que fut lancée l’hypothèse que la tête était rapportée. La section “Qing” était peu fournie en pièces de qualité, avec cependant une exception : le lot 149 était constitué d’une superbe bouteille à fond jaune en forme de double gourde, provenant de la collection Ogden Reid. Ce dernier était le propriétaire du vase datant du règne de Yong Zheng, qui s’est vendu 5,3 millions de dollars chez Sotheby’s Hong Kong en début d’année. Il s’agissait manifestement d’une pièce impériale volée par des eunuques et revendue, car la marque avait été polie. En raison de ce défaut majeur, Sotheby’s a eu l’intelligence de doter la pièce d’une estimation basse de 30 000 à 40 000 dollars. Les enchères se sont rapidement résumées à un combat de fond opposant Julian Thompson à Meeseen Loong, tous deux suivant au téléphone les ordres d’enchérisseurs. William Chak, parti de New York quelques jours plus tôt, a remporté l’objet au prix de 345 000 dollars.

Christie’s : la collection Yip
La collection Yip de mobilier chinois classique chez Christie’s a réalisé des résultats honorables. Avec une estimation de 2,7 à 3,2 millions de dollars, sa vente a généré un produit de 2,9 millions de dollars. De toutes les ventes de la semaine, ce fut certainement la plus appréciée et défendue. La décision de M. Yip de vendre environ la moitié de sa collection était motivée par des impératifs d’âge, mais aussi pour des raisons de stockage. Giuseppe Eskenazi a fait l’acquisition d’une paire de fauteuils huanghuali de la fin XVIe siècle-début XVIIe, avec un dossier en fer à cheval, au prix de 119 500 dollars, ainsi que d’une paire de buffets jimichu kang du XVIIe siècle, au prix de 39 240 dollars. Grace Bruce Wu, l’un des plus grands marchands mondiaux de mobilier chinois classique, a réussi à enlever plusieurs des lots vedettes. Elle est en effet repartie avec de véritables petits bijoux, dont le lot 23, un portant pour vêtements, pièce rare de la fin du XVIe siècle-début XVIIe. Malgré son estimation de 80 000 à 100 000 dollars, l’élégance pure des formes et le grain extrêmement fin du bois ont attiré l’attention ; Grace Bruce Wu l’a emporté finalement avec une adjudication à 295 500 dollars.

Christie’s : art chinois
C’était la vente la plus importante de la semaine avec 314 lots estimés 5 à 7 millions de dollars environ. Mais le produit devait se révéler plutôt décevant avec 3,9 millions de dollars seulement. Ce résultat est dû à plusieurs facteurs : la vente de quelques lots vedettes aux estimations irréalistes, pièces parfaitement décentes mais en rien exceptionnelles, et l’absence de nombreux marchands, qui estimaient la vente trop peu fournie. Le taux de vente de 37 % pour les bronzes archaïques indique que la catégorie dans son ensemble n’a plus la cote sur le marché.

Autre facteur : les deux lots vedettes de la section “Bronze” – un immense vase tripode et un autre vase au décor en relief finement monté, provenant tous deux de la “collection d’une famille asiatique” – étaient exagérément estimés, respectivement à 1,5 million et 3 millions de dollars, et n’ont suscité aucune enchère dans la salle.

La section “Song” proposait une pièce rare à l’élégance discrète, un vase du XIIe siècle à décor de plume de perdrix, probablement unique en son genre (estimé 8 000-12 000 dollars). Giuseppe Eskenazi, homme de goût au regard affûté, s’est acharné sur les enchères et l’a emporté à 130 500 dollars.

La section “Qing” était tout sauf intéressante, mais l’une des règles du jeu des enchères n’a pas été respectée ici. Le lot 350 était un magnifique rince-pinceaux clair de lune du règne de l’empereur Kang Xi (estimé 50 000-60 000 dollars). Deux exemplaires parfaitement identiques se sont vendus chez Christie’s New York au mois de mars dernier aux prix respectifs de 200 000 dollars hors frais, et 160 000 dollars hors frais. La seule différence entre ces deux pièces et celle qui nous intéresse ici tient au fait que cette dernière présentait une marque plus lisible ainsi que quelques tâches minuscules sur le bord de la lèvre ; mais elle est restée invendue à 38 000 dollars.

Les ventes en détail

- Christie’s, peintures et estampes, 18 septembre Vente par lots : 60 % Vente par valeur : 37 % Total vente : 595 947 dollars - Christie’s, art japonais et coréen, 18 septembre Vente par lots : 63 % Vente par valeur : 67 % Total vente : 3 408 841 dollars - Christie’s, art de l’Inde et du Sud-Est asiatique, 19 septembre Vente par lots : 64 % Vente par valeur : 78 % Total vente : 4 798 722 dollars - Sotheby’s, art de l’Inde et du Sud-Est asiatique, 20 septembre Vente par lots : 50 % Vente par valeur : 61.5 % Total vente : 2 148 235 dollars - Sotheby’s, céramiques chinoises et œuvres d’art, 19 septembre Vente par lots : 33.5 % Vente par valeur : 48 % Total vente : 2 547 183 dollars - Christie’s, collection Yip, 20 septembre Vente par lots : 59 % Vente par valeur : 75 % Total vente : 2 900 823 dollars - Christie’s, œuvres d’art chinois, 20 septembre Vente par lots : 58 % Vente par valeur : 42 % Total vente : 3 911 739 dollars

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°156 du 11 octobre 2002, avec le titre suivant : Rendez-vous manqués pour les arts asiatiques

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