Samedi 24 février 2018

Records pour les photos de la collection Seagram

Phillips, de Pury & Luxembourg a dispersé dans ses nouveaux locaux de Chelsea les pièces mises en vente par Vivendi Universal

Le Journal des Arts

Le 26 novembre 2007

Des estimations basses, des œuvres “fraîches”? sur le marché, un catalogue réalisé en toute simplicité et l’absence de prix de réserve : toutes les conditions étaient réunies pour que la maison Phillips, de Pury & Luxembourg obtienne un grand succès lors la vente new-yorkaise de la collection de photographies Seagram. Aujourd’hui fortement endetté, le conglomérat Vivendi Universal, qui avait racheté la société de distillerie canadienne il y a deux ans, s’est vu forcé de se séparer de cette collection les 25 et 26 avril.

NEW YORK - Une immense galerie contemporaine fut, le temps d’une soirée, le théâtre d’une superbe mise en scène où les enchérisseurs tenaient les rôles principaux. La dispersion de la collection de photographies Seagram inaugurait de la nouvelle salle de ventes de Phillips, de Pury & Luxembourg, située sur la 15e Rue, dans le quartier de Chelsea à New York. Et les enchères ne se sont pas fait attendre. Les 350 lots ont rapporté 2 879 687 dollars (2 458 981 euros), soit le double de l’estimation raisonnable de 1,4 million de dollars, et trente nouveaux records ont été établis. Les marchands américains se sont rués sur les photographies témoins de la vie urbaine du XXe siècle aux États-Unis et qui ornaient les murs du fameux “Seagram’s building”, siège de la société à Manhattan depuis des décennies.
L’ensemble fut réuni entre 1972 et 1984 par les conservateurs Richard Pare et Phyllis Lambert, fille du président de Seagram Samuel Bronfman. Tandis que la maison de ventes et les enchérisseurs se frottaient les mains, Phyllis Lambert était, elle, indignée : “La situation actuelle – un étranger disséminant les biens culturels de ce qui était un modèle d’entreprise citoyenne – est un acte de vandalisme.” Richard Pare a avoué que la vente lui donnait un léger pincement au cœur : “La collection valait plus que l’addition de toutes ces pièces. Il existait une résonance propre à l’ensemble.” Il était néanmoins fier que son goût ait eu autant de succès : “J’ai acheté de nombreuses photographies pour 200 dollars, peut-être 500. La plus chère, la vue depuis le studio d’Edward Steichen la nuit, a coûté 2 200 dollars.” Elle en vaut aujourd’hui 6 800.

Une collection de grande qualité
La longue vacation a débuté avec des enchères effrénées pour une grande image de Karl Struss, signée et datée de 1926, figurant un homme appuyé sur la rambarde d’un navire dans le port de New York. Estimée entre 6 000 et 8 000 dollars, le marteau est tombé à 62 140 dollars au profit du marchand de Manhattan Edwynn Houk. Le ton de la vente était donné. Deux lots plus tard, le même marchand a déboursé 74 090 dollars pour un tirage original de 1923 d’une vue nocturne de Paul Outerbridge intitulée 42nd Street Elevated, estimée au plus haut  40 000 dollars. Il a ensuite emporté une image de 1930 de Lewis Hine de l’Empire State Building en construction pour 8 962 dollars. L’intérêt de la vente provient, selon Edwynn Houk, du haut niveau de qualité des œuvres réunies pour cette collection : “Ce sont des choses que l’on voit rarement. C’est une occasion unique d’acheter des œuvres absentes du marché depuis des décennies.”
Walker Evans et Robert Frank ont atteint des sommets. La plus belle et plus célèbre composition d’Evans, Main Street, Saratoga Springs (1931) – des automobiles alignées le long d’une rue par temps de pluie – a suscité toutes les convoitises. Estimée entre 40 000 et 60 000 dollars, elle a été adjugée 101 575 dollars à Sondra Gilman, mécène du Whitney Museum of Art de New York. Richard Pare, à qui l’on doit les superbes archives photographiques du Centre canadien d’architecture à Montréal, s’est porté acquéreur de Seagram Plaza (1963), du même Evans, pour 26 290 dollars (est. 5 000 dollars), à destination du Centre fondé en 1979 par Phyllis Lambert.
Les œuvres classiques se sont révélées des valeurs sûres, ainsi Crowd at Coney Island de Weegee s’est vendu 32 265 dollars (est. de 7 000 à 10 000 dollars). Agissant pour le compte d’un client, la marchande new-yorkaise Deborah Bell a bataillé pour obtenir la surréaliste Macy’s Parade (1943) de Weegee pour 31 070 dollars, plus de quatre fois son estimation. Des images intéressantes, quoique moins célèbres, ont obtenu des résultats comparables. La galeriste de Toronto Jane Corkin est repartie avec une superbe photographie de WPA (1) de Marion Post Wolcott, Jitterbugging in Juke Joint on Saturday Night pour 23 900 dollars, soit trois fois son estimation. 
Toutes les images de Robert Frank ont vu leurs estimations – de 5 000 à 7 000 dollars – exploser, en partie à cause des dates présumées erronées figurant au catalogue de vente. L’une de ses images notoires, l’énigmatique Covered Car, saisie entre les palmiers californiens, a atteint la somme astronomique de 54 970 dollars au bénéfice du marchand londonien Michael Hoppen et au grand dam d’une foule d’enchérisseurs. Selon le catalogue, l’image de 1955 était un tirage ultérieur datant de 1973, mais Hoppen estime le tirage plus ancien : “Certaines photos sont à traiter comme de la monnaie. Vous ne pouvez pas vous permettre la moindre erreur.”

Winogrand adulé
Le marchand new-yorkais Robert Mann s’est offert un tirage de la fin des années 1970 provenant de la série The Americans (1955) de Frank  pour 33 460 dollars, soit quatre fois l’estimation. “Il a été redécouvert, précise Robert Mann. Les images emblématiques d’une génération sont extraordinairement rares. C’est un très beau tirage de l’une de ses images qui font figure d’icônes.” Jane Corkin a acheté le South Carolina Barbara Shop de la même série de Frank pour 31 070 dollars. Peter MacGill, de la galerie Pace MacGill (New York), a lui triplé l’estimation de View from Hotel Window – Butte, Montana (1956) de Frank, un tirage des années 1970 qui lui a coûté 25 095 dollars.
Les célèbres clichés de Garry Winogrand ont également remporté un beau succès. Sa photographie de femmes assises sur un banc de la Foire mondiale de New York en 1964 a été adjugée à Deborah Bell pour 14 000 dollars ; sa vision d’une femme riant un cornet de crème glacée à la main s’est vendue 15 535 dollars ; Jane Corkin a encore dépensé 50 190 dollars pour son portfolio 15 Big Shots (1969) d’une édition de 100 datant de 1983. “Tôt ou tard, les gens considèreront Garry Winogrand comme l’un des plus grands artistes du XXe siècle”, a déclaré Peter Galassi, conservateur pour la photographie au Museum of Modern Art (MoMA) de New York, “et ils vont réaliser qu’ils ne pourront plus trouver aucune œuvre”.
Malgré l’abondance de clichés d’Aaron Siskind et de Harry Callahan, les marchands ont remis en question les datations mentionnées au catalogue, n’en proposant tout au plus que 6 000 dollars le tirage. Mais les enchères les plus élevées concernent également des travaux récents, tels une série de quatorze photographies très colorées de William Eggleston (185 500 dollars), un écran de cinéma d’Hiroshi Sugimoto (1979) (26 290 dollars) et des diptyques de Bernd et Hilla Becher datant du début des années 1970 – sur le même modèle d’une tour à gauche et de grilles de structure analogue à droite –, qui ont atteint 45 410 dollars, à l’avantage, entre autres, de Jane Corkin.
Le marchand new-yorkais et vétéran Howard Greenberg a qualifié la vente d’”incontrôlable” avec “tant de choses se vendant pour plus qu’on ne les achetait auparavant”. Mais le directeur au niveau mondial de la photographie chez Phillips, Philippe Garner, a expliqué cet engouement par l’absence de prix de réserve : “Si tous les vendeurs avaient le courage de faire confiance au marché, les ventes seraient plus animées et le succès au rendez-vous. Les gens n’hésitent pas à surenchérir entre eux. En revanche, ils n’aiment pas devoir enchérir contre le vendeur.”

(1) Work Projects Administration, organisme de projets artistiques issu du New Deal de F. D. Roosevelt.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°172 du 30 mai 2003, avec le titre suivant : Records pour les photos de la collection Seagram

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