Mercredi 24 octobre 2018

Artiste

Reconnaissance tardive

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 25 juillet 2007 - 732 mots

Deux expositions parisiennes permettent de redécouvrir l’œuvre de Judith Reigl.

 PARIS - « Vous êtes en possession de moyens qui me stupéfient et je vous vois en mesure d’accomplir des choses immenses ». C’est en ces termes élogieux qu’André Breton s’exprimait au sujet de Judith Reigl. Une artiste dont l’œuvre, ponctuée de ruptures, mais blindée de cohérence, reste confidentielle malgré le travail mené par la Galerie de France. Le hasard faisant parfois bien les choses, deux expositions simultanées lui rendent hommage. À Paris, la galerie Malingue lui organise un face-à-face magistral avec Simon Hantaï tandis que L’Or du Temps se focalise sur la série très musicale des Déroulements.

Happée par le surréalisme
La vie de Reigl, née en Hongrie en 1923, a épousé les vicissitudes de son pays, plombé par la guerre et le stalinisme. L’artiste traverse le Rideau de fer en 1950 pour gagner Paris où elle est d’abord captée par le surréalisme. On retrouve chez Malingue une toile de 1952-1953 baptisée Volupté incomparable, étrange calice entouré de chauves-souris dubitatives. Cette œuvre avait figuré en 1954 dans une exposition à l’Étoile scellée. Elle y côtoyait une autre toile, Ils ont une soif insatiable d’infini, achetée pour 55 000 euros par le Centre Pompidou lors de la vente Breton en 2003. Le mélange orchestré dans la première salle avec les œuvres surréalistes d’Hantaï révèle un mimétisme saisissant entre les deux créateurs. Tous deux ont été intéressés par l’écriture automatique. Pour libérer sa main, Reigl travaillait avec une tringle à rideau coudée tandis qu’Hantaï faisait ses grattages avec un vieux réveil matin. Mais les deux anciens complices claqueront la porte au surréalisme.
La topographie en fourche de la galerie Malingue illustre bien les chemins opposés empruntés ensuite par les deux artistes. Dans la salle de droite consacrée à Reigl, quatre tableaux représentant des torses de 1966 et des corps de 2000 cognent et résonnent entre eux. Face à la puissance virile qu’y déploie l’artiste, on comprend – et pardonne ! – mieux les propos machistes de Breton : « On ne dirait jamais que le vaisseau qui s’avance puisse être gouverné par une main de femme et il faut bien lui supposer des assistances extraordinaires » ! À la figuration hardie de Reigl s’oppose le travail délicat, presque féminin des pliures d’Hantaï. La différence ne s’arrête pas là. Si Reigl rend hommage à L’Homme qui court de Malevitch, elle l’expurge de toute trace religieuse. Hantaï, lui, joue sur des consonances mystiques avec ses Mariales, dont on voit un sublime spécimen rouge qui décrocha en 2005 le record de 560 800 euros chez Christie’s.

Déroulements protocolaires
Reigl balancera aussi entre figuration et abstraction. Cette dernière veine se retrouve chez L’Or du Temps avec la série des Déroulements, initiée en 1973 selon un protocole précis. L’artiste mettait de la musique et marchait le long des toiles en les effleurant. Dans ces œuvres à double lecture, l’envers s’avère aussi important que l’endroit. On se laisse happer par la portée de petites volutes pigmentées animant un spectaculaire tableau vert d’eau. Ces Déroulements nous piègent en douceur, au point de vibrer encore longtemps sur nos rétines. Le critique d’art Marcelin Pleynet ne s’y trompait pas en écrivant : « Ce qui me surprend devant ces toiles, et qui devrait surprendre tous ceux qui prétendent porter un intérêt, fût-il quelconque, à la peinture, c’est la discrétion avec laquelle des œuvres de cette sorte imposent dans le tintamarre contemporain l’assurance qu’en elles se fait ce qui demain comptera comme culture moderne. »
Malgré cette prophétie, Reigl ne jouit pas de prix à la mesure de son talent. Échelonnés de 30 000 à 90 000 euros chez L’Or du Temps, ses tarifs restent bien inférieurs à ceux d’Hantaï. « Le fait qu’elle se soit renouvelée sans arrêt a été un obstacle à sa reconnaissance, observe Jean-Paul Ameline, conservateur au Centre Pompidou. Lorsqu’elle a basculé dans la figuration, on ne l’a pas comprise. Elle semblait hors sujet. C’est difficile d’être acceptée par un milieu qui veut des choses identifiables, classifiables. Ce serait plus facile aujourd’hui. » Mais encore faut-il qu’un grand musée prenne enfin le relais du travail initié par les galeries.

- REIGL HANTAÁ?, jusqu’au 7 juillet, galerie Malingue, 26, avenue Matignon, 75008 Paris, tél. 01 42 66 60 33, tlj sauf dimanche, du mardi au vendredi 10h30-12h30 et 14h30-18h30, samedi et lundi 14h30-18h30. - JUDITH REIGL, DÉROULEMENTS 1974-1978, jusqu’au 7 juillet, galerie L’Or du Temps, 25, rue de l’Échaudé, 75006 Paris, tél. 01 43 25 66 66, tlj sauf dim. et lundi, 14h30-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°262 du 22 juin 2007, avec le titre suivant : Reconnaissance tardive

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