Qui sont les collectionneurs russes ?

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 1 avril 2005

Entre l’opération marketing et politique de rapatriement des œufs impériaux de Fabergé par Victor Vekselberg, le milliardaire Vladimir Poutanin, grand mécène de l’Ermitage qui voudrait être pris pour le Pinault ou le Arnaud moscovite, et la boulimie du client anonyme qui a raflé la quasi-totalité de la vente Johnson chez Sotheby’s en octobre 2003, difficile de cerner le profil des collectionneurs russes. « Ils sont habités par les fantômes de la pauvreté et de la privation de liberté. Il faut qu’ils se rappellent constamment qu’ils sont riches. Ils ont aussi une certaine crainte d’acheter bas de gamme », observe André Golovanov. Beaucoup d’observateurs devinent aussi derrière la frénésie récente des acheteurs russes des opérations de blanchiment d’argent.
Comme tous les ressortissants de pays émergents, les Russes sont en quête de leur patrimoine. Leur engouement se porte en priorité sur les tableaux russes du XIXe siècle et les émigrés de l’école de Paris. En mai 2004, Sotheby’s obtenait à Londres son meilleur score dans les ventes russes avec un produit de 10,9 millions de livres sterling. Neuf des dix acheteurs du Top Ten étaient des Russes, privés et marchands, qui ont poussé loin les enchères, générant cinq records pour Nesterov, Ivan Konstantinovich Aivazovsky, Dawe, Makovsky et Konstantin Korovin. En novembre 2004, c’est autour de Christie’s d’aligner huit records, avec notamment 1,1 million de livres sterling pour une toile d’Aivazovsky. Sotheby’s et Christie’s invoquent entre 65 et 75 % d’acheteurs russes dans de telles ventes. Le maire de Moscou, Youri Loujkov, figure au régiment des gros collectionneurs des maîtres du XIXe siècle.

La collection, vecteur d’ascension sociale
Pendant longtemps, le manque d’information artistique avait freiné le développement de la collectionnite en matière d’art contemporain. « Les Russes ont beaucoup d’argent mais peu de connaissances, souligne Teresa Mavica, directrice de la Stella Art Gallery. Ils vont sur toutes les foires et construisent leurs goûts. Il y a un an et demi, quand j’ai fait l’exposition Warhol, Basquiat, Wesselmann, les gens ne connaissaient que Warhol et n’ont pas acheté les autres. Lorsque j’ai présenté par la suite Alex Katz, aucune information n’avait été publiée sur lui auparavant. » En 2001, le Français Pierre Brochet, éditeur du Petit Futé en langue russe, a fédéré quelques amateurs locaux. « C’est un club de collectionneurs au berceau. Avant la Perestroika, collectionner l’art contemporain était une activité souterraine. Vers 1986-1987, quelques collectionneurs apparaissent, plutôt des diplomates étrangers. Les Russes interviennent en pointillé vers 1989-1990. Il y a aujourd’hui une cinquantaine de collectionneurs, dont une quinzaine plutôt actifs. Seules deux ou trois personnes achètent de l’art contemporain étranger », relève Pierre Brochet. Aujourd’hui un collectionneur russe possède au maximum deux cent cinquante pièces, dont 90 % d’art russe. Trois à quatre collectionneurs font office de prescripteurs, parmi lesquels Olga Sloutsker, propriétaire d’un réseau de centres fitness de luxe, et Igor Markin. Détenteur de pièces de Kabakov et Boulatov, il envisage de créer prochainement son musée privé.
Pour une majorité d’hommes d’affaires russes réunis par Pierre Brochet, la collection est un vecteur d’ascension sociale, mais aussi une façon d’ouvrir un dialogue avec leurs homologues étrangers. « Le club leur permet de faire partie de la jet-set internationale. Cet aspect peopling est important. Peu importe qui vous êtes, du moment que vous collectionnez. Ça vous fait entrer dans des ambassades et des milieux qui pouvaient vous être fermés voilà cinq ans », remarque Pierre Brochet. Un passeport pour l’Occident.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°568 du 1 avril 2005, avec le titre suivant : Qui sont les collectionneurs russes ?

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque