Plainte

Querelle d’antiquaires autour d’un secrétaire

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 21 novembre 2003

Le retrait d’un secrétaire de l’antiquaire Camille Bürgi donne lieu à un règlement
de comptes entre professionnels, avec la menace d’un délit pénal.

PARIS - « On est dans un milieu où règne l’omerta. Il est temps que cela cesse », lance Camille Bürgi, antiquaire parisien de renom qui ne donne plus beaucoup signe de vie depuis un an. « Il s’agit d’un clan d’antiquaires dont la vacherie habituelle consiste à dire que la marchandise des autres (qu’ils n’ont pas pu acquérir) n’est pas bonne. » Le marchand de la rue Rossini s’estime victime de concurrence déloyale, voire « mafieuse », de la part de confrères dont les actes auraient conduit son activité commerciale au déclin. « Le seul moyen de travailler, c’était de faire des achats en participation avec eux ou d’être leur fournisseur », rapporte-t-il. Aujourd’hui, Camille Bürgi entend dénoncer ces pratiques courantes dans les sphères de la haute antiquité. Une plainte pour faux et usage de faux avec constitution de partie civile déposée le 27 juin 2002 et instruite par Sophie Lecarme, juge d’instruction au tribunal de grande instance (TGI) de Paris, a enclenché le processus de ce qui s’apparente à un règlement de comptes entre professionnels.

Faux en écriture
L’histoire remonte au mois de mars 2001. Camille Bürgi expose au Pavillon des antiquaires du jardin des Tuileries. Il y présente notamment un secrétaire, la pièce la plus importante de son stand. Or un bordereau de retrait du meuble portant la signature des quatre antiquaires de la commission d’admission des objets au salon, à savoir Jacques Perrin, Jean-Claude Hureau (de la galerie des Laques), Maurice Segoura et Jean-Marie Rossi, président de la commission d’admission, lui est déposé. Furieux, Camille Bürgi quitte le salon. Ce meuble, déjà refusé à la Biennale des antiquaires de Paris en 2000, a néanmoins été représenté quelques mois plus tard au Pavillon, l’antiquaire ayant entre-temps retrouvé trace de sa provenance : le secrétaire figure dans le Catalogue Jean-Marie Rossi, 45 ans de passion, publié en novembre 2000 par la galerie Aveline. Camille Bürgi trouve un peu fort de café qu’une pièce considérée comme un fleuron chez un confrère soit mise au rebut lorsqu’elle passe entre ses mains, d’autant plus qu’ il a un client intéressé. Le marchand cherche donc des explications auprès de Jean-Marie Rossi. Ce dernier s’explique et nous a confirmé son propos de l’époque : « C’était bien mon meuble sauf qu’il y manquait la moitié des bronzes [voir photos]. J’ai proposé une modification de la fiche d’identification du secrétaire en précisant une “altération à la décoration des bronzes”. Je n’ai pas souhaité le retrait du meuble et n’ai d’ailleurs signé aucun bordereau en ce sens. » Le problème est que quelqu’un d’autre l’a fait pour lui, ce qui constitue un faux en écriture avec usage de faux. C’est sur ce point de droit que Camille Bürgi a saisi la justice au pénal. Une enquête est en cours. Les gendarmes ont entendu le témoignage des quatre professionnels intéressés. D’après le code pénal, le faussaire en écriture encourt jusqu’à trois ans de prison et 45 000 euros d’amende. En attendant, le débat continue sur la qualité de ce secrétaire dont la valeur artistique va déterminer l’importance du préjudice subi. Bien sûr, les avis divergent.

L’homme à abattre
Le fameux secrétaire a été acheté par Jean-Marie Rossi le 29 novembre 1973 dans la vente Galliera dirigée par l’étude Ader, ce pour 420 000 francs, une somme qui correspond à un peu plus de 300 000 euros en valeur actualisée en 2002. Il s’agit d’un important secrétaire en bois plaqué d’acajou et loupe de thuya avec une riche ornementation de bronzes ciselés et dorés ; un travail étranger, peut-être suédois, de la fin du XVIIIe siècle. Le meuble est revendu à Dino Fabri en l’état sous ce même descriptif par l’antiquaire de la place Beauvau, « pour environ 700 000 francs », indique-t-il. Il passera dans le stock d’un autre antiquaire avant d’être acquis par Camille Bürgi. « Ce secrétaire est loin d’être un chef-d’œuvre, c’est un meuble de grande décoration qui n’a pas la qualité d’une biennale, se défend Jean-Marie Rossi. Je l’ai acheté pour la qualité de ses bronzes sans lesquels il passerait quasiment pour une caisse à savon. Camille Bürgi l’a acquis incomplet puisqu’il lui manque un bronze. Il aurait dû retourner chez le vendeur après cette découverte. Le meuble n’a plus sa qualité. Il est dénaturé, mutilé. Aussi personne n’a-t-il empêché ce meuble d’être vendu. Il n’était pas vendable comme cela. Il n’y a donc aucun règlement de comptes, ni de peau de banane. » « Prétendre qu’un tel meuble rappelle le travail de Beneman, Weisweiler et Riesener, est une interprétation extrêmement flatteuse », ajoute-t-il.
Évidemment, le plaignant n’a pas tout à fait le même point de vue. « Je ne me serais pas battu si ce meuble n’était pas rarissime, rétorque Camille Bürgi. D’ailleurs, 420 000 francs, c’est le prix d’un chef-d’œuvre en 1973. Ce meuble se suffit à lui-même, malgré son absence de bronze. Et l’on n’a jamais eu l’idée de retirer un meuble d’un salon parce qu’il lui manque un bronze. Bien au contraire, c’est quand on rajoute un bronze dans le but d’enrichir une pièce que cela est inadmissible. Or je n’ai pas fait de copie de bronze, j’ai fait œuvre de puriste. Je ne retouche jamais un meuble. Je ne serais pas parti du salon si mon meuble avait été admis avec la précision voulue sur le bronze manquant. D’ailleurs, à ce sujet, j’ai su que Fabri, qui avait acheté le meuble chez Rossi, avait fait enlever ce bronze car il s’agissait pour lui d’une pièce d’enrichissement ajoutée au XIXe siècle. Je n’ai pas supporté qu’on dénigre ma maison en m’imposant le retrait de mon secrétaire. Quant à la comparaison avec Beneman, elle est justifiée et vient d’ailleurs de Daniel Alcouffe [conservateur général du département des Objets d’art du Musée du Louvre]. » L’antiquaire souligne également : « L’année du problème, je suis dans le classement Insee des dix premiers antiquaires de la place de Paris, toutes spécialités confondues. Donc l’homme à abattre. Mais c’est fini le temps où les meubles sont bons chez les uns et mauvais chez les autres. Il y a eu un écrit avec un délit pénal. Pour une fois que je peux prouver leurs coups bas, j’irai jusqu’au bout. » À suivre...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°181 du 21 novembre 2003, avec le titre suivant : Querelle d’antiquaires autour d’un secrétaire

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque