Ventes publiques

Paris, grandes ventes de fin d’année à Paris

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 6 novembre 1998 - 1277 mots

PARIS

La fin de l’année est toujours une période cruciale pour Paris, qui y concentre certaines de ses ventes phares. Dans les semaines à venir, quelques objets exceptionnels vont être proposés aux enchères, à un moment délicat pour le marché qui connaît quelques signes inquiétants. De plus, la place parisienne se montre handicapée. Rien qu’en novembre, à New York, 130 peintures et neuf meubles sont susceptibles de dépasser le million de dollars. À Paris, toutes catégories confondues, une seule œuvre dépasse une estimation de cinq millions de francs.

PARIS - Cette œuvre, c’est le Plaisir de Pierre Bonnard (1867-1947), mise aux enchères le 4 décembre par Me Briest. Ce grand panneau décoratif (246 x 300 cm) est l’un des quatre que le peintre a composés à partir de 1906 pour Misia Sert, l’égérie des Nabis qui, à l’époque, n’était pas encore connue sous ce nom (celui de son troisième époux). Elle était alors la femme d’Alfred Edwards, riche patron de presse propriétaire du Matin. Pour sa salle à manger du quai Voltaire, Misia avait commandé à son ami Bonnard quatre panneaux, deux de cette dimension et deux autres plus grands (près de cinq mètres de long). L’ensemble fut exposé au Salon d’automne de 1910, en même temps que les huit panneaux du Soir florentin de Maurice Denis.

Paysage animé de baigneuses est aujourd’hui au Getty, Après le déluge au Musée d’Ikeda, dans la région de Tokyo. Les deux autres pendants étaient devenus la propriété du galeriste Aimé Maeght. Lorsque ses héritiers ont voulu s’en séparer, l’État, en 1994, a refusé l’autorisation de sortie du territoire. Le délai de trois ans expiré, le Musée d’Orsay a pu acquérir Jeux d’eau, mais il doit se résigner à voir le Plaisir lui échapper. Confrontés aux deux panneaux placés côte à côte, les responsables du Patrimoine n’auraient guère eu d’hésitation. Sans doute Jeux d’eau introduit-il une rupture avec la période nabie par sa lumière et ses couleurs, mais la peinture mise aux enchères paraît plus complète. Elle se découpe en rectangles sous-jacents, comprenant autant de figures ou de petites scènes bucoliques ressassant les sujets de prédilection de l’artiste. Me Briest considère qu’elle annonce les œuvres à venir de Bonnard, citant la fontaine dans laquelle se baignent des enfants nues comme une préfiguration de la série des Femme au tub. Pourtant, cette scène présente toutes les similitudes avec le Bassin, qui date de 1898. Cette composition, par ses aplats, son fond monochrome, sa structuration, ressemble plutôt à un dernier salut à l’aventure nabie. Peut-être Bonnard a-t-il voulu plaire à sa commanditaire en évoquant les heureux souvenirs de la période où Misia était une figure centrale de ce cercle artistique ? L’œuvre, en tout cas, est à mille lieues de la déchirure de l’art moderne. L’estimation (22 à 25 millions de francs) est élevée, mais elle se justifie pleinement par son importance historique. Le pendant a été vendu au Musée d’Orsay autour de 21 millions. D’autres tableaux à la dimension plus modeste et qui n’ont pas ce pedigree ont atteint ce niveau de prix à New York, au printemps.

Le 8 décembre, Me Binoche met en vente Fleurs-coquillages (1928-1929) de Max Ernst, resté dans la même collection depuis son acquisition auprès du marchand Léonce Rosenberg (estimé trois à quatre millions de francs). Me Millon propose le 2 décembre un paysage de Monet de 1879, la Seine à Lavacourt (45 x 60 cm), qui pourrait approcher ce niveau de prix. En peinture ancienne, c’est Me Cornette de Saint-Cyr qui crée la surprise en proposant, le 9 décembre, une violente Flagellation du Christ peinte sur bois (67 x 46 cm). L’inventeur de ce panneau est l’expert René Millet qui l’a resitué dans le grand cycle de la Passion de Karlsruhe, d’un maître anonyme du XVe. Il provient d’une famille du Sud-Ouest dont le père avait été le professeur de géographie de Pierre Cornette de Saint-Cyr. Quand un des enfants en a hérité en partage, il était navré car il aurait préféré une commode... Six autres panneaux de ce polyptyque ont été retrouvés. Cinq sont au musée de Karlsruhe, qui aimerait bien les récupérer tous, et un à Cologne. Les couleurs de la peinture mise en vente à Drouot ont gardé toute leur vivacité, démontrant la maîtrise technique des artistes allemands de la fin du gothique.

Certains détails architecturaux évoquent Van Eyck, mais le peintre conserve la force brute de sa scène, sans se préoccuper véritablement des effets de lumière qui sont au centre de la réflexion des artistes flamands. Le corps torturé du Christ fait irrésistiblement penser à celui du retable d’Issenheim de Matthias Grünewald. Un ivrogne écroulé sur le carrelage témoigne de la maîtrise de ce peintre, dont René Millet pense qu’il est “le père de La Tour”. Le panneau est estimé trois millions de francs. L’étude Beaussant-Lefèvre vend aussi, le 4 décembre, une grande Suzanne devant ses juges (233 x 189 cm) de Charles Le Brun. On connaît peu l’œuvre peint de l’académicien. Ce tableau de 1655-1656, dont les très belles couleurs sont encore recouvertes d’un voile noir, avait été commandé pour le palais du Parlement de Paris où il figurait sous les plafonds décorés par Simon Vouet, aux côtés du Christ à la femme adultère de Sébastien Bourdon, connu par des gravures, mais qui a disparu. La Suzanne de Le Brun était perdue de vue depuis sa vente en 1809 dans la collection de Pierre Grand-Pré. On n’en connaissait qu’une description donnée vers 1700 par Claude Nivelon dans sa biographie de Le Brun. Elle est évaluée deux à trois millions de francs.

Les livres et manuscrits restent un point fort de Paris. Me Tajan organise le 17 novembre sa huitième vente de la richissime bibliothèque de Jacques Guérin, d’où sortent plusieurs manuscrits de Rimbaud, dont celui d’une Saison en enfer. Ces trois feuillets raturés dans la fièvre – sur lesquels on discerne des traces de scotch ! – avaient été réunis en 1953 par le libraire Matarasso qui les a cédés au bibliophile. Ils sont estimés quatre à cinq millions. L’autre grand événement est la dispersion par Me Buffetaud, le 30 novembre, de la bibliothèque du commandant Paul-Louis Weiller, héros de l’aviation de la guerre de 1914, patron d’une fabrique de moteurs d’avion et mécène du château de Versailles, qui comporte quelques très beaux manuscrits anciens, dont un livre d’heures enluminé de miniatures colorés du maître de Guise, vers 1430, qui aurait appartenu au seigneur Guy XIV de Laval, compagnon de Jeanne d’Arc. En état parfait, il est estimé deux à trois millions de francs.

Me Coutau-Bégarie proposera, le 10 novembre, une exceptionnelle statue du pharaon Sésostris III assis (Moyen Empire, XIIe dynastie), pour laquelle il attend cinq millions de francs. Cette sculpture en granit noir moucheté, de 57 cm de haut, montre une image idéalisé de ce monarque qui a conquis la Nubie et réduit les féodalités.

Le 20 novembre, on suivra avec une émotion particulière la dispersion par Mes Solanet (Piasa) et Mathias, du fonds de peintures mais surtout de photographies de Dora Maar, qui devrait profiter du regain d’intérêt suscité par la vente de sa collection de Picasso le mois dernier et permettra de réévaluer son œuvre photographique.

Enfin, pour les amateurs d’horloges anciennes, Jacques Tajan dispersera le 15 décembre le mobilier du château de Long, dans la Somme, dont le propriétaire est grand collectionneur. La vente, qui aura lieu à l’Espace Tajan, offrira une trentaine d’horloges et de pendules : l’une d’entre elles, époque Directoire, en bronze doré et patiné, représente deux négrillons portant un palanquin surmonté d’un singe (200-250 000 francs). Le mobilier du château comprend de nombreuses pièces XVIIIe, dont une grande commode estimée 400-500 000 francs.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°70 du 6 novembre 1998, avec le titre suivant : Paris, grandes ventes de fin d’année à Paris

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