Dimanche 22 juillet 2018

Opération séduction tous azimuts

Gros plan sur les plus belles ventes de mai, juin et juillet en France

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 22 mai 1998 - 1988 mots

Canaletto, Delacroix, La Tour, Renoir, Boudin, Arp, mais aussi du mobilier et des manuscrits sont à l’affiche des grandes ventes de fin mai à début juillet. Certaines sont regroupées dans les “Temps forts de Drouot�? (exposition à Drouot Montaigne du 28 mai au 1er juin), d’autres ont lieu à l’Espace Tajan, à Neuilly, ou encore à Cheverny.

PARIS - Peint par Delacroix à son retour d’Afrique du Nord, Choc de cavaliers arabes, estimé 8 à 12 millions de francs, est l’un des tableaux les plus importants de sa période marocaine (lire le JdA n°60, 9 mai). À ses côtés, seront exposées à Drouot-Montaigne d’autres œuvres du peintre, tel ce Portrait de Félix Guillemardet (1796-1840), qui était l’un de ses plus fidèles amis. Son père, Ferdinand Guillemardet – ancien ambassadeur à Madrid, dont le portrait exécuté par Goya est aujourd’hui conservé au Musée du Louvre – figure comme témoin sur l’acte de naissance du petit Eugène (Piasa, 19 juin, 1-1,2 million de  francs). Parmi les œuvres des XIXe et XXe siècles, citons encore Roses dans un vase de Pierre-Auguste Renoir (étude Gillet-Seurat, Nanterre, 18 juin, 1,8-2 millions de francs). “C’est un tableau qui bénéficie d’une certaine virginité, affirme l’expert Patrice Jeannelle. Il n’est passé qu’une seule fois en vente publique, en 1952, et s’est vendu 1,5 million d’anciens francs. Il était depuis chez un collectionneur privé”. Cette huile pleine de sensualité, qui représente une jetée de fleurs, a conservé intactes ses couleurs car elle était protégée par une vitre. Atmosphère plus intime et mystérieuse avec une grande toile (73 x 103 cm) peinte en 1894 par Maurice Denis, Les Pèlerins d’Emmaüs (Piasa, 19 juin, 800 000-1,2 million de francs) : la scène se déroule dans une ferme-auberge de la colline de Fourqueux, face à Saint-Germain-en-Laye, d’où l’on aperçoit trois des habitations successives du peintre, dont le Vieil-Hôpital qui fut son prieuré de 1914 à sa mort, aujourd’hui transformé en Musée Maurice Denis. Autour de la table, deux femmes assistent le Christ. Elles sont représentées sous les traits de Marthe Denis, épouse de l’artiste, qui se glisse, lui, dans les habits d’un des voyageurs. Quittons cette scène d’intérieur pour deux Scènes de plage intimistes du même Maurice Denis, baignées de couleur rose ; la première, de 1903, est estimée 300-400 000 francs, la seconde, de 1920, 200 000 francs (Espace Tajan, 24 juin). Extérieurs toujours avec l’aquarelle d’Émile Bernard, Nymphes ou Baigneuses aux fleurs rouges, peinte au Pouldu en 1890 et dédicacée à Gauguin (étude Binoche, 5 juin, 80-100 000 francs), avant d’aborder plus au nord les plages de Normandie chères à Boudin. Les tableaux mis aux enchères de ce précurseur des impressionnistes bénéficieront sans doute des feux de l’actualité, en cette période de célébration du centenaire de sa mort. Les Rivages de Saint-Adresse, dans leur lumière crépusculaire, figurent un des hauts lieux de l’Impressionnisme (étude Dumousset-Debureaux, 17 juin, 400-500 000 francs). Au nombre des œuvres modernes, sera également proposée Jeune femme assise sous les pins (vers 1903) de Raoul Dufy, peinte lors d’un séjour à Marseille : exécutée dans une technique impressionniste, cette huile charmante annonce par ses tons vifs la période fauve de l’artiste (étude Dumousset-Debureaux, 17 juin, 100-150 000 francs). Trois belles toiles fauves de Louis Valtat sont aussi à l’honneur : Les Orangers (1895) est un véritable hymne aux couleurs de la Provence ; sur un fond de ciel bleu se détachent des arbres noueux, plantés dans une terre colorée de touches orangées, rouges et mauves (Piasa, 19 juin, 150-200 000 francs). Et parmi les œuvres intéressantes mises en vente le 24 juin à l’Espace Tajan, un tableau de Marquet, Vue du Pont-Neuf (2,5 millions de francs), jolie composition représentant la Seine en enfilade jusqu’au pont de l’Alma.

Du côté des sculptures, outre les œuvres de Jean Arp (lire le JdA n° 60), un bronze de Camille Claudel, La sirène ou la Joueuse de flûte, devrait susciter l’intérêt des collectionneurs. Il s’agirait de la dernière fonte connue actuellement sur le marché. Pièce maîtresse de la collection Marcel Flavian, directeur de la Galerie de l’Académie spécialisée en peintures du XIXe, elle a été exposée en 1989 à la galerie Odermatt-Cazeaux (étude Dumousset-Debureaux, 17juin, 600-800 000 francs). La dernière œuvre du sculpteur passée en vente publique avait été adjugée 1,25 million de francs par Me Briest, le 20 juin 1995.

Robert Matta et Sam Francis
Les “Temps forts de Drouot”, particulièrement riches en tableaux modernes, ont un peu négligé les œuvres contemporaines. Une huile de grand format (200 x 300 cm) de Robert Matta, Sans titre, provenant de l’ancienne collection Rothschild, sera néanmoins proposée aux amateurs (étude Binoche, 5 juin, 800 000-1 million de francs), ainsi qu’une acrylique sur papier de Sam Francis (Drouot-Richelieu, 26 juin, 100-120 000 francs). Pour les dessins et aquarelles, le Portrait de Julio Gonzalès par Picasso (étude Briest, 15 juin, 1,5-2 millions de francs), et deux pastels : Enfant sur un banc de jardin par Berthe Morisot, exécuté en 1882 (étude Beaussant-Lefèvre, 19 juin, 600-800 000 francs), et Les Oies à Saint-Mammès d’Edgar Degas (étude Cornette de Saint Cyr, 18 juin, 400-600 000 francs). De belles surprises attendent également les collectionneurs de tableaux anciens, notamment avec un Canaletto, Vue du môle depuis le bassin de San Marco (étude Tajan, 25 juin, 12-15 millions de francs), et une Madeleine pénitente de Georges de La Tour, estimée 10 à 12 millions de francs, mise en vente par Me Aguttes le 23 juin (pour ces deux tableaux, voir le JdA n° 60). Signalons par ailleurs deux natures mortes de Claude-Joseph Fraichot (1732-1803), provenant du château de la Noue, en Berry, dont un Buffet d’huîtres, coquillages et écrevisses, caractéristique des œuvres du peintre de Besançon (étude Rouillac, 24 mai, Orangerie du château de Cheverny, 100 000 francs).

Et aussi une composition d’Osias Beert (Anvers 1570-1624), un des précurseurs de la nature morte en Flandres, avec Ambrosius Boschaert le Vieux et l’École de Middelburg en Hollande (Piasa, 24 juin, 4-5 millions de francs), ainsi que Le buffet de fromages, de Clara Peeters (1594-1654), dont on connaît quatre versions signées appartenant à des collectionneurs privés (étude Ferri, 3 juin, 1,2-1,4 million de francs). Ce tableau se distingue par la présence d’un minuscule autoportrait reproduit sur le couvercle du pichet, venant doubler la signature peinte sur le manche du couteau. Les Buffet de fromages de Peeters, au symbolisme moral et religieux, peuvent être interprétés comme un appel à la foi et à la modération. Sam Segal, grand spécialiste hollandais de la nature morte, rappelle que l’association du pain, du vin et des raisins est une représentation courante de l’Eucharistie, les figues et les amandes étant également des symboles du Christ et de la Trinité. Autre composition intimiste, Scène d’intérieur de cuisine, par David Teniers, nous révèle la vie quotidienne en Flandres au XVIIe siècle. Il existe une copie de cette toile de grandes dimensions (78 x 117 cm) au Metropolitan Museum of Art de New York (Piasa, 24 juin, 1-1,4 million de francs).

Estampillé Riesener
Du mobilier de prestige est au programme des ventes phares de juin et juillet : au nombre des pièces exceptionnelles, un secrétaire à abattant en acajou richement orné de bronzes ciselés et dorés. Réalisé vers 1782-1785 et estampillé Riesener, ce meuble est issu de la collection de la duchesse de Talleyrand. “La valeur de cette pièce vient de la qualité de ses bronzes ainsi que de sa structure, explique l’expert Guillaume Dillée. Ce meuble est novateur par la stylistique de ses frises de bronze et des guirlandes de lierre qui figurent sur les montants”. Époque Louis XVI toujours pour ce meuble entre-deux en forme de commode à deux portes, estampillé Topino, à la riche ornementation de bronzes ciselés. “C’est un meuble très topinesque, souligne l’expert Jacques Bacot. On retrouve ce décor de marqueterie sur plusieurs réalisations de l’ébéniste. La commode est “dans son jus”, un peu abîmée par endroits néanmoins car elle servait quotidiennement” (étude Beaussant-Lefèvre, 19 juin, 300-400 000 francs). Sans oublier un bureau de pente galbé en placage de loupe d’orme et de platane, estampillé Hache à Grenoble, époque Louis XV (étude Millon-Robert, 26 juin, 600-800 000 francs), et un mobilier de salon à châssis en bois doré sculpté de fleurs, composé de huit fauteuils et d’un canapé. D’époque Louis XV, recouvert de tapisserie au petit point à motif de feuillages, il provient du château de Coëtbo, où se trouvait la collection du marquis René Jean de Guer, président à mortier du parlement de Bretagne (étude Rieunier-Bailly-Pommery, 8 juin, 400-500 000 francs). Encore de beaux meubles d’ébénistes le 24 juin, à l’Espace Tajan, avec une commode en laque de Chine et laque européenne estampillée Dufour (800 000-1 million de francs), qui témoigne du goût persistant pour les chinoiseries que l’on retrouve aussi sur un secrétaire à abattant estampillé Fléchy (80-100 000 francs).

Une ménagère en vermeil, en parfait état de conservation et exceptionnelle à plusieurs titres, sera proposée par l’étude Calmels-Chambre-Cohen le 15 juin, à l’hôtel Plaza-Athénée. Aux armoiries du Monténégro, elle est étroitement liée aux familles royales du Monténégro et d’Italie, et en particulier à la reine Hélène, fille de Nicolas 1er et épouse de Victor Emmanuel III de Savoie, qui l’avait reçue en cadeau de son père dans les premières années de son mariage. L’ensemble (412 pièces, dont gobelets, fourchettes, cuil­lères, couteaux...) a été créé en 1908-1917 par le maître-orfèvre Morozoff, fournisseur de la cour impériale russe (1,4-1,8 million de francs).

Tissus anciens
Damas, brocarts, brocatelles, satins et tapis d’Aubusson du début du XIXe siècle réjouiront les amateurs de tissus anciens, le 17 juin à Drouot. Parmi les vêtements anciens également dispersés par l’Étude Tajan, figurent une robe à l’anglaise en lampas broché ayant appartenu à Madame de Preissac, épouse d’un officier de la maison du Roi (10-15 000 francs), ainsi un gilet brodé de fleurs et de fruits – qui a conservé ses 26 boutons –, porté par Jacques Necker, célèbre ministre des finances de Louis XVI (15-20 000 francs).

Les collectionneurs de livres, manuscrits et autographes ne seront pas en reste. Ils pourront découvrir, avenue Montaigne, proposés par l’étude Rieunier-Bailly-Pommery le 8 juin, quatre livres d’heures, dont un bel exemplaire à l’usage de Rome datant de la première moitié du XVe siècle (400-500 000 francs), deux volumes de Jean de La Bruyère, Les Caractères de Théophraste et les Caractères ou les mœurs de ce siècle, présentés dans un maroquin rouge aux armes de Madame Adélaïde (12-15 000 francs). L’étude Pescheteau-Badin-Godeau & Leroy dispersera le 2 juillet la collection André Meyer de manuscrits, partitions de musique, tableaux, documents iconographiques et critiques signés  Lully, Marin Marais, Charpentier, Cocteau ou Valentine Hugo. À la fois mécène, expert, critique et inspirateur des artistes qu’il a côtoyés, André Meyer, disparu en 1974, avait ouvert sa bibliothèque à tous ceux qui en exprimaient le désir : Serge Lifar, par exemple, y a fait des recherches, et Rostropovitch y a travaillé sur les carnets de Debussy. Parmi les pièces phares de la collection, une première édition d’Acis et Galatée, tragédie lyrique mise en musique par Jean-Baptiste Lully.
Commandée par le duc de Vendôme, cette œuvre avait connu un très grand succès lors de sa création en septembre 1686. Le volume, relié en veau moucheté, comprend des corrections manuscrites dont une page serait de la main de Lully (50 000 francs).

Quelques pièces d’art islamique seront également au programme des ventes de juin. Le 25 juin, l’étude Boisgirard proposera  80 bronzes remarquables du Luristan – “Je n’en ai jamais eu entre les mains qui soit d’une qualité équi­valente”, déclare Anne-Marie Kevorkian –, ainsi que plusieurs corans mamelouks, safavides et ottomans.

Les arts africains et océaniens figureront eux aussi en bonne place. Outre l’importante collection qui sera dispersée le 7 juin par l’étude De Ricqlès (lire le JdA  n° 59, 24 avril), des objets provenant principalement de Côte-d’Ivoire – ethnies Dan, Gouro, Guéré, Yaouré, Bété, Sénoufo et Baoulé –, seront mis aux enchères le 8 juin à Drouot-Montaigne par l’étude Beaussant-Lefèvre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°61 du 22 mai 1998, avec le titre suivant : Opération séduction tous azimuts

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