Lundi 10 décembre 2018

New York : Art sur Internet à la X-Art Foundation

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1994 - 1292 mots

NEW YORK - Si vous viviez à Chicago ou à New York dans les années trente et quarante et souhaitiez transmettre votre portrait à vos héritiers, le Parisien Bernard Boutet de Monvel, coqueluche des riches et des puissants, était votre homme.

Les nombreux portraits qu’il exécuta pendant plus de vingt ans – de Mrs Laurence H. Armour, par exemple, dont le mari faisait fortune dans les abattoirs de Chicago, de la philanthrope Mrs Payne Whitney ou du maharaja d’Indore – étaient très prisés de la haute société pour leur trait précis, leurs coloris glacés et – comme ceux que fit Andy Warhol du beau monde à la génération suivante – leur délicate absence de pénétration psychologique. Bref, Boutet de Monvel faisait fureur.

Malgré des séjours annuels en Amérique (sauf pendant la guerre) depuis 1926, après sa mort en 1949, son œuvre tomba vite dans l’oubli et n’en sortit, très timi­dement, que dans les années soixante-dix. Barry Friedman organise la première rétrospective de l’œuvre de ce portraitiste aux États-Unis. Elle réunit des peintures et des dessins qu’il exécuta entre 1905 et sa mort, beaucoup prêtés par sa famille ou provenant de collections privées, américaines et étrangères. Un catalogue illustré, avec un texte de Charles Bricker, l’accompagne (jusqu’au 7 janvier).

Les œuvres stylisées du peintre américain Guy Pene Du Bois, presque l’exact contemporain de Boutet de Monvel, qui apparurent dans les années vingt, scrutaient avec délectation les mœurs du gratin. Dans "American Modernism", rétrospective qui présente notamment des pièces de Joseph Stella, Georgia O’Keeffe et Edwin Dickinson chez James Graham & Sons (jusqu’au 23 décembre), L’Hôtesse préside un cocktail élégant à Manhattan, et L’amateur d’opéra et Ethel Vance offrent des aperçus de la société chic du moment.

Du Bois fut d’ailleurs l’élève de William Chase, qui ne dédaignait pas le portrait mondain à l’occasion. "William Marritt Chase : Master of American Impressionism", à la Spanierman Gallery, montre une étude grandeur nature de Lydia Field Emmet – gloire des salons de l’époque – prêtée par le Brooklyn Museum, ainsi qu’un portrait du sénateur William A. Clark, exécuté par l’artiste un an avant sa mort en 1915, et ceux de plusieurs membres de sa famille. De Chase, on verra aussi Le Bouffon du roi, 1875, dans une énorme rétrospective d’"American Painting" à Berry-Hill. Aux cimaises, plus de cent œuvres exécutées entre le début du XIXe siècle et le début du XXe, dont Nine O’Clock, un atelier avec nu peint en 1931 par Guy Pene Du Bois. Ces deux expositions se tiendront jusqu’à la fin janvier. (Richard York accroche un autre groupe de peintures américaines – "Cabinet Pictures of the Hudson River School" – jusqu’au 14 janvier.)

Si le monde de l’art donne dans le beau linge, plusieurs de ses membres sont à l’honneur dans les portraits sans apprêt de Sebastiano Pira chez Blum Helman (7 décembre-14 janvier). "The Stolen Moment" (L’instant dérobé) fixe Jasper Johns, Leon Golub et Louise Bourgeois à côté de leurs œuvres.

Breasted Woman, un bronze de 1949 par Louise Bourgeois, est exposé chez Barbara Mathes, souvent inspirée par la forme figurative. "Sculpture : The Figure Transformed", présente aussi des œuvres de Picasso, Gonzales, Miró, Dubuffet, Puryear et Gober. "Busts", chez Brooke Alexander, élimine le corps quelque part en dessous des épaules. Parmi les élagueurs : John Ahearn et Rigoberto Torres, Jenine Antoni, Jeff Koons et Tom Otterness (les deux expositions jusqu’au 30 décembre). Chez Andre Emmerich, l’artiste contemporain japonais Katsura Funakoshi propose des sculptures figuratives récentes taillées dans du camphrier et peintes, et la foule urbaine et grégaire se bousculera comme à l’accoutumée dans les nouvelles pièces de Raymond Masson à partir du 8 décembre (ces deux expositions jusqu’au 7 janvier).

Du côté des artistes attirés par les matériaux non traditionnels, Ana Mendieta expose ce mois-ci à la galerie LeLong. "Lineas 1980-1983" fait le point sur une série d’œuvres où feuilles, écorce, sable et terre évoquent les rapports entre le corps et le paysage.

Christian Lemmerz, qui vit à Copenhague, saisit à bras-le-corps la mort, le mal et la sexualité dans des dessins et des installations-sculptures qui comportent souvent du sang, des cadavres d’animaux et des éléments organiques. Sa nouvelle production est à DCA Gallery, créée depuis peu pour exposer les artistes danois. Lors de son dernier passage à Postmasters, David Nyzio a gavé de colorants des insectes qu’il a laissé se déplacer sur du papier d’Arches, où leurs excréments multicolores ont tracé des dessins.

En octobre dernier, il a installé un mini-laboratoire à la galerie : une source lumineuse, placée derrière la forme découpée de son corps, tombait sur un morceau de papier immergé dans un plateau peu profond, rempli d’eau et d’algues. Les algues se sont épanouies sur le papier à l’endroit qui recevait la lumière, créant une image. Le premier de ces dessins est aujourd’hui sec et accroché à la cimaise, les autres sont encore en cours de réalisation. La galerie affirme n’avoir jamais eu d’exposition plus malodorante (les trois expositions jusqu’au 17 décembre).

Les nouveaux travaux de Rebecca Horn se déploient chez Marion Goodman : "The Turtle Sighing Tree" (L’arbre bruissant de la tortue) a investi la place jusqu’à la fin du mois. Charles Ray, qui avait ébahi les visiteurs de la dernière biennale du Whitney avec sa sculpture de la famille américaine, où les enfants pré-adolescents étaient aussi grands que leurs parents, participe à l’exposition de groupe de sculpteurs chez Barbara Gladstone (3 décembre-fin janvier). Mary Boone présente de nouvelles combinaisons de Richard Artschwager (jusqu’au 17 décembre), et Pace "downtown" deux grandes œuvres de Tsamu Noguchi de 1985, intitulées respectivement Beginnings et Ends (3 décembre-21 janvier).

Pace 57e Rue propose une mini-rétrospective des dessins et maquettes exécutés par Claes Oldenburg pour ses projets grand format, anciens et nouveaux (2 décembre-7 janvier). Ces commandes s’inséraient souvent dans un cadre architectural précis ou constituaient même une architecture en soi (rappelez-vous la façade aux jumelles géantes de Los Angeles).

La sculpture d’Alan Wexler évolue résolument vers l’architecture et s’intéresse à la protection contre les éléments dans "Buckets, Sinks and Gutters" (Seaux, éviers et caniveaux) chez Ronald Feldman. S’y ajoute "Milford house", une construction préfabriquée à murs perméables (jusqu’au 23 décembre). Brian Clarke, peintre anglais qui se spécialise dans le vitrail pour immeubles, vient chez Schafrazi (10 décembre-4 février), dûment accompagné de références de Sir Norman Foster, Arata Isosaki et Zaha Hadid avec lesquels il a travaillé. Chez Donahue, Nancy Azara place une sorte de tabernacle au centre d’une installation intitulée "The Spirit House of the Mother" (jusqu’au 7 janvier).

Kerri Scharlin a demandé récemment à des amis de la décrire à des artistes spécialisés dans le croquis d’enquête et exposé les résultats, qui ne lui ressemblaient guère. Passionnée par la re-création de la réalité à laquelle aboutissent ceux qui veulent la saisir, elle montre aujourd’hui, avec "Interview", le traitement que lui ont réservé des journalistes (comme Ron Rosenbaum et Philip Lopate), des photographes (dont Annie Leibovitz) et des directeurs artistiques branchés (Eric Pryor de Vogue et Daniel Stark de GQ), conviés à se pencher sur elle. On jettera un coup d’œil au produit chez Jose Friere avant Noël.

Mais les méditations de Kerri Scharlin sur la presse datent nettement face aux séductions futuristes de "Bioinformatica", une installation montée chez Sandra Gering par la X-Art Foundation – à but non lucratif – avec le concours des artistes Jason Pilarski et John F. Simon, Jr., et de l’architecte Laura Kurgan (3 décembre-14 janvier). Vous êtes dans la galerie, mais il en existe une seconde, spécialement créée par les technologies de la cybernétique. Grâce au réseau Internet, vous explorez l’espace réel et virtuel de l’exposition. Si cela ne vous tente pas de vous déplacer réellement, essayez donc la galerie "virtuelle" à domicile en accédant au PMC-MOO sur Internet (hero. village. virginia. édu 7777).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°9 du 1 décembre 1994, avec le titre suivant : New York : Art sur Internet à la X-Art Foundation

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque