Art moderne

Merz alors !

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 12 novembre 2008

La Galerie Zlotowski rend hommage jusqu’au 29 novembre au virtuose du collage, Kurt Schwitters.

PARIS - Depuis la rétrospective organisée en 1994 par Serge Lemoine au Centre Pompidou, l’Allemand Kurt Schwitters n’est plus un inconnu pour le public français. Aussi l’exposition d’une vingtaine de collages et de deux reliefs présentée à la Galerie Zlotowski, à Paris, n’a-t-elle pas valeur de réhabilitation mais de confirmation du chemin singulier d’un artiste, partagé selon l’historien Hanne Bergius entre la « mélancolie paupériste » et la « gaieté ironique ». Un temps proche des mouvements Dada et De Stijl, Schwitters fut surtout occupé à son programme artistique baptisé « Merz », « un chapeau absolument individuel, qui n’allait qu’à une seule tête », comme il disait lui-même. Sous ce terme générique reprenant la seconde syllabe du mot Kommerz (commerce), il regroupe l’ensemble de ses travaux réalisés à partir de 1919. Usant presque exclusivement du collage, il recycle les rebus, sédimente le bric-à-brac de sa vie, des emballages de carton aux tickets de transport et couvertures de livre. Son travail revêt de fait une dimension autobiographique. Il « s’ouvre, selon Hanne Bergius, à l’instant vécu et ancre les traces des événements passagers d’un monde à la dérive en les consolidant… C’est ainsi que Merz conjure la fuite du temps. »
Certains collages offrent même des clins d’œil à ses œuvres passées. On devine ainsi, en toile de fond d’un spécimen de 1929, une lithographie un tantinet kitsch réalisée en 1926 par l’artiste sur laquelle s’agrège un morceau d’affiche réalisée en collaboration avec Theo Van Doesburg en 1923. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme dans le Merz ! Derrière le virtuose du collage, se profile une sensibilité picturale. Un tondo de 1939 donne une vague impression de palette avec une accumulation de bouts de carton sur lesquels Schwitters devait vraisemblablement essuyer ses pinceaux. Ses collages très ordonnés, presque appliqués, des années 1920-1926 créent des effets de glacis par la juxtaposition de fines feuilles quasi transparentes. Ce goût de l’équilibre et de l’harmonie l’éloigne des outrances dadaïstes ou des utopies constructivistes. L’artiste préfère visiblement l’esthétique à la politique. Pourtant il n’éludait pas complètement le narratif, même s’il faisait plus usage de journaux que de photographies, à la différence d’une Hannah Hoech. Dans une œuvre de 1946, il colle ainsi deux lambeaux d’articles en anglais et en allemand, ce dernier traitant de la guerre.
Serge Lemoine précise dans le catalogue de la rétrospective du Centre Pompidou (1994) que Schwitters travaillait sans discontinuer, méconnaissant les à-coups de Duchamp ou la volte-face de Picabia. Il est de fait difficile de délimiter des séquences dans son travail même si quelques particularités pointent selon les périodes. Ainsi, au cubisme analytique qui perce encore dans les années 1920, s’oppose dans la décennie 1940 une veine plus expressionniste, même si extrêmement tempérée. Ce sentiment de continuité n’a toutefois pas empêché la défaveur des collectionneurs pour les œuvres supposées tardives des années 1940. Certes, certaines semblent un peu plus faites pour le Kommerz (commerce) que pour le Merz, tel ce collage de 1930-1931 baptisé 20 Oktober. Cette réserve disparaît face à d’autres pièces exposées à la galerie Zlotowski. Il en va ainsi d’une composition horizontale de 1947 au sujet de laquelle Serge Lemoine écrit : « rien de plus cadencé, de plus subtil, de plus poétique aussi ». Le rythme devient plus syncopé dans un petit bijou datant de la même année, composé de bribes de paquets de cigarettes. Même lorsque Schwitters délaisse obliques et géométries, même lorsque les formes semblent éparpillées, l’ensemble reste contrôlé, méticuleux. Jusqu’au bout.

KURT SCHWITTERS

jusqu’au 29 novembre, Galerie Zlotowski, 20, rue de Seine, 75006 Paris, tél. 01 43 26 93 94,
www.galeriezlotowski.fr, du mardi au samedi 10h30-13h et 14h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°291 du 14 novembre 2008, avec le titre suivant : Merz alors !

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