Vendredi 20 septembre 2019

Peinture

Mathieu Mercier relit Babou

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 23 avril 2014 - 787 mots

La galerie Semiose a confié à Mathieu Mercier le commissariat de son exposition sur Christian Babou (1946-2005). Le parti pris chronologique met en évidence un artiste dont l’hyperfiguration confine à l’abstraction.

PARIS - Babou chez Sémiose : de prime abord on ne peut être que surpris de l’exposition du peintre dans la galerie que Benoît Porcher a principalement axée, depuis sa création (en 2007), sur des artistes vivants, de toutes générations. Christian Baboulène, dit Christian Babou, dit surtout Babou né en 1946 et décédé en 2005 est donc l’exception qui confirme la règle.

On comprend mieux ce choix, lorsqu’on découvre que le commissaire  de l’exposition, Mathieu Mercier, n’en est pas à son coup d’essai et a toujours aimé cette activité, principalement pour son aspect de mise en espace des œuvres (voir le dossier consacré aux curateurs dans le JdA n° 403). Depuis sa première intervention en 2001, il a organisé une bonne quinzaine d’expositions, et notamment celle, monographique, consacrée à Babou en 2013, à Bordeaux au Frac Aquitaine, à l’invitation de Claire Jacquet (la directrice du lieu). « Comme Babou avait un atelier en Aquitaine et qu’il y avait une œuvre dans la collection, elle m’a proposé de monter ce projet, sans savoir que lorsque j’étais étudiant à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Bourges, j’avais suivi les cours de Babou qui y était enseignant », indique l’artiste. Benoît Porcher avait vu et beaucoup aimé l’expo de Bordeaux. Aussi lorsque Mathieu Mercier lui a proposé une suite, a-t-il immédiatement accepté.

Séries d’aplats de couleurs
À travers une quinzaine de tableaux, tous en provenance des héritiers de Babou, Mercier a pris un parti chronologique, et indique qu’il s’est « mis dans la position d’un archéologue pour reconstituer la forme globale de quelque chose qui n’a jamais été pensé comme telle ». Et puisque Babou travaillait et exposait par séries, indépendantes les unes des autres mais toutes animées par les mêmes préoccupations, la présentation démarre par deux acryliques sur toile de la série « Résidence de prestige » (1971-1974). Emblématiques de la réflexion de Babou, elles donnent le ton, analytique, programmatique et annoncent la couleur, toujours en aplat, qui architecturent et charpentent toute son œuvre. Deux tableaux pas droits ni rectangulaires, mais découpés dans une « perspective cavalière », selon l’expression définissant cette technique qui permet de donner une impression de volume, comme si on voyait une image en 3D sur un écran. Un troisième tableau prend, lui, carrément la forme d’une maison vue de face, comme découpée de son fond avec les côtés du toit inclinés. En s’inspirant directement d’images de catalogues de vente, Babou joue avec les points de fuite, le nombre d’or, la frontalité, la distanciation (en mettant quelquefois sa maison derrière le premier plan d’une grille de jardin) pour dématérialiser ses pavillons, leur enlever toute vie et mettre en avant cet aspect glacé, intriguant. À la suite logique du portail, apparaît le détail ornemental, qui fait l’objet d’une série suivante « Ornements » (1974-1977), avec grille de balcon, vase, épis de toiture.

Dans un accrochage très soigné, Mercier a juxtaposé à ces derniers un véritable dessin de méthode (très warholien) qui éclaire la démarche et notamment l’utilisation de numéros correspondant à des emplacements de couleurs. Ces couleurs qui, dans une gamme de ton sur ton légèrement décalée, vont devenir importantes dans les séries suivantes des « Dômes » (1976-1980) et des « Entraves » (1984-1987) : elles suggèrent alors à peine la figure (ici une lucarne et un dôme, là des selles et harnais de chevaux) et révèlent un grand talent de coloriste.

Un peintre conceptuel

Au final, la sélection montre très bien qu’à force d’hyperfigurer (il fut d’ailleurs proche de la deuxième génération du mouvement de la Figuration narrative), Babou frôle l’abstraction au même titre qu’un Domenico Gnoli (1933-1970) qui, en représentant des cravates, des coiffures, des motifs de tissus en gros plan, faisait quasiment des tableaux abstraits. L’ensemble rappelle aussi que Babou était en quelque sorte un peintre conceptuel, avec un évident plaisir de peindre et en même temps une réflexion très intellectuelle sur la pratique picturale qui expliquent sans doute qu’il soit aujourd’hui très regardé par d’autres artistes. Le prix des œuvres va de 4 000 euros pour le grand dessin à 30 000 pour Style Bretagne, la grande maison frontale, en passant par 6 000 euros pour une petite grille. Autrement dit, des prix justes pour un artiste qui n’a pas la notoriété pour être à 100 000 euros, mais qui a été régulièrement collectionné, qui a ses fidèles et dont la série des maisons est assez mythique, résultat d’un vrai geste resté d’une fraîcheur et d’une actualité indéniables.

Babou

Nombre d’œuvres : 14
Prix : entre 4 000 et 30 000 €

Christian Babou Curated by Mathieu Mercier

Jusqu’au 10 mai, Galerie Sémiose, 54 rue Chapon, 75003 Paris, tél. 09 79 26 16 38
www.semiose.com
mardi-samedi 11h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°412 du 25 avril 2014, avec le titre suivant : Mathieu Mercier relit Babou

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