Vendredi 14 décembre 2018

Conseil

Marier placement et passion

Le Journal des Arts

Le 7 janvier 2005 - 909 mots

Les spécialistes en fonds de placement en art cherchent à convaincre particuliers et sociétés financières d’investir à long terme.

LONDRES - Dès que le marché de l’art montre les signes d’une croissance à peu près constante, surgissent régulièrement ces dernières années des fonds de placement spécialisés signalant aux sociétés financières et aux particuliers fortunés les possibilités d’investir dans les œuvres d’art et les antiquités. C’est ce que l’on a pu consater à nouveau à Londres le 1er décembre 2004 chez Sotheby’s, où les principaux acteurs du secteur faisaient l’article devant une assistance serrée, composée principalement de conseillers financiers de la City. L’exercice doit être renouvelé en avril chez Christie’s à New York.
À Londres, le Dr Rachel Campbell, de la faculté d’économie de Maastricht, a montré, graphiques et statistiques à l’appui, que depuis les années 1960 le rendement des œuvres d’art, à raison de 11 % l’an, dépassait sensiblement celui des actions. Elle estime l’ensemble du marché de l’art à 30 milliards de dollars (22,5 milliards d’euros) annuels, dont la moitié concerne l’activité intérieure aux États-Unis. Puis Robin Duthy, d’Art Market Research, a soutenu que les indices du marché de l’art sont désormais si affinés et complets qu’ils peuvent servir de base fiable aux investisseurs. Pour montrer leur précision, il a opposé Jean Dubuffet, dont les prix ont chuté de 77 % depuis 1971, au victorien Atkinson Grimshaw, dont la cote a crû de 400 % dans la même période. Il a attribué l’effondrement du marché, au début des années 1990, et la défaveur de Dubuffet, aux seuls achats sauvages des Japonais durant la bulle financière de 1987-1990. À toutes ces données positives, Robin Woodhead, le P.-D. G. de Sotheby’s Europe et Asie, a ajouté une touche d’humanité en exposant à l’aide de cas concrets les facteurs qui déterminent les enchères : opportunité, qualité, rareté, état de conservation, effets de mode, etc. Il a également consacré une partie de son exposé au seul fonds à avoir réussi dans ce type de placement, le British Railways Pension Fund, créé en 1974, qui a dégagé un rendement de plus de 11 % par an.
Robin Woodhead a souligné que si les impressionnistes acquis par ce fonds avaient gagné 21 %, et les objets d’art chinois, 8,2 %, les dessins anciens avaient perdu de leur valeur. Il a également mis en avant l’importance des moments choisis pour vendre et acheter : si le fonds avait attendu cinq ans de plus pour vendre l’ensemble de ses 40 millions de livres sterling (plus de 58 millions d’euros) d’actifs, il aurait dégagé un bénéfice de 20 %.
L’intérêt actuel que suscite ce type de placement est principalement cristallisé autour de The Fine Art Fund (lire p. 24), que dirige l’ancien directeur financier de Christie’s, Philip Hoffman. Ce dernier s’est entouré de quelques grands noms du monde des arts et de la culture, tels Lord Gowrie, à la présidence, et ces marchands estimés que sont Johnny van Haeften, pour les acquisitions de tableaux de maîtres, et James Roundell, pour les impressionnistes et l’art moderne. Il a également attiré des investisseurs à hauteur annoncée de 80 millions de dollars, et a commencé à acheter et à vendre.

Convaincre les millionnaires
Philip Hoffman affirme que le fonds achètera principalement de gré à gré, et se concentrera sur les tableaux de première qualité, même s’il ne prévoit pas d’investir dans des acquisitions d’un montant supérieur ou égal à 20 millions de dollars. Il estime aussi que l’essentiel des ressources de la société proviendra à la fois de marges prises sur les profits des ventes, et des loyers perçus pour le prêt des œuvres détenues par le fonds.
The Fine Art Fund compte beaucoup plus d’experts que les précédentes tentatives dans ce domaine, mais il aura fort à faire pour convaincre les millionnaires et leurs conseillers d’investir dans l’art, même si Philip Hoffman reconnaît que ce type d’investissement ne doit pas dépasser 1 à 5 % des portefeuilles. Hormis British Rail, les autres fonds de placement en œuvres d’art, comme BNP-Paribas, ont connu des hauts et des bas. Les inconvénients bien connus sont toujours présents : absence de liquidité, coûts de transaction élevés, délais de stockage, fluctuations de la mode, raréfaction des pièces de qualité indiscutable, manque de connaissance et d’intérêt pour l’art chez beaucoup de gens aisés. Lors de ce séminaire, l’exposé le mieux accueilli est venu du vicomte Dupplin, de la société Hiscox, l’une des premières sociétés d’assurance d’œuvres d’art, propriétaire aussi d’une belle collection d’entreprise. Il a détaillé certains de ses achats, dont beaucoup furent vendus lors de l’introduction en Bourse de la société. À l’époque, on lui a malencontreusement indiqué que les œuvres d’art ne pouvaient être comptées parmi les actifs lors d’une capitalisation. Hiscox a ainsi vendu un portrait de Freud par Frank Auerbach pour 1 million de livres (1,4 million d’euros), avec un bénéfice considérable, même si aujourd’hui, selon Lord Dupplin, le tableau vaut bien davantage. Mais il a souligné que la réussite de ses placements venait du fait que ces œuvres avaient été achetées par passion, celle du président Richard Hiscox, qui vivait pour l’art et achetait ce qu’il aimait.
Quelques fonds de placement dans les œuvres d’art prospéreront, la plupart échoueront, car la seule garantie qu’ils ne peuvent offrir, c’est la passion, celle des propriétaires nominaux ou de leurs conseillers. Les meilleurs placements en œuvres d’art ont toujours été réalisés par des acheteurs pour qui la spéculation était la dernière de leurs préoccupations.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°206 du 7 janvier 2005, avec le titre suivant : Marier placement et passion

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