Mercredi 17 octobre 2018

Maisons de ventes

Marché parisien : le bilan 2004

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 7 janvier 2005 - 1345 mots

Dans un climat de combativité croissante, Christie’s arrive en tête même si sa croissance a été très faible en 2004. L’année a été marquée par la montée de Sotheby’s et la chute d’Artcurial.

 PARIS - Le classement des maisons de ventes françaises 2004 conforte Christie’s à la première place du marché français avec 86,4 millions d’euros de chiffres d’affaires. La maison Tajan se maintient pour la seconde année consécutive à la deuxième place avec 65 millions d’euros de produit de vente, accusant une légère baisse de 5 % par rapport à 2003. Sotheby’s fait une remontée spectaculaire dans le classement après une année 2003 médiocre, et Artcurial subit une perte de vitesse particulièrement importante (– 31 %). Ces quatre protagonistes pèsent à eux seuls 242,7 millions d’euros dans la balance du marché de l’art français en 2004, contre 247,7 en 2003. Par comparaison, à Drouot en 2004, les ventes d’œuvres d’art ont représenté 360 millions d’euros contre 380 millions l’an dernier, soit un recul de 5 %. Derrière ces chiffres bruts, les ventes d’art se tassent dans la capitale avec environ 20 millions de transactions en moins entre 2003 et 2004. Quid de la fuite du patrimoine français ? Christie’s s’est toujours montrée discrète quant à son chiffre d’œuvres d’art exportées à l’étranger pour y être vendues. « Notre rôle est de présenter les objets sur le marché le plus approprié. Plusieurs œuvres importantes provenant de France ont été dispersées à l’étranger tel, Le Parlement de Londres, de Monet vendu à New York 20,17 millions de dollars (15 millions d’euros) », rappelle François Curiel, qui dirige Christie’s France. Néanmoins, la maison de François Pinault a organisé à Paris (plutôt qu’à New York) le 10 juin une vente d’art latino-américain, laquelle lui a permis de gonfler ses résultats français de 6,5 millions d’euros (correspondant à la progression affichée de 7,6 %). Sotheby’s annonce moins pudiquement son chiffre d’exportation, égal au double de son activité commerciale dans l’Hexagone. Ainsi, sept tableaux de Soutine, tous issus de la collection Castaing dispersée  avec succès à la Galerie Charpentier, à Paris, ont été vendus à Londres pour 5,4 millions d’euros. La maison a aussi envoyé de l’autre coté de la Manche ou de l’Atlantique de nombreux lots dans les différentes spécialités, excepté peut-être pour le mobilier XVIIIe français et surtout l’art tribal (avec la dispersion de deux collections étrangères), qui ont trouvé à Paris une place de choix.

Guerre des collections, guerre des primes et grands stratèges
La compétition est de plus en plus vive sur la place de Paris. Les grandes collections particulières françaises sont le nerf de la guerre des grosses enseignes parisiennes. Artcurial a été la première à en faire les frais dans un secteur où elle comptait briguer le leadership, à savoir l’art contemporain. Elle s’est fait damer le pion en 2004 par Sotheby’s, qui lui a soufflé les collections Nahon et Lescure pour 8,7 et 5,8 millions d’euros. « C’est la première fois que nous vendions de l’art contemporain en France. En termes de collections, c’est l’un des domaines les plus compétitifs à Paris, reconnaît Philippe de Württemberg, nouveau dirigeant à Paris de l’auctioneer. Et Florence de Botton a joué un rôle important dans ces deux collections. » Ces ventes ont été les dernières pour l’ancienne directrice de ce département chez Sotheby’s, qui a tiré sa révérence à l’automne dernier. Courtisée immédiatement après par la concurrence, elle a rejoint Christie’s en janvier 2005 à la tête du département international d’art contemporain, avec le titre de vice-présidente du conseil de surveillance en guise de cadeau de bienvenue. La maison attend d’elle surtout qu’elle facilite la signature de contrats auprès de riches familles françaises dans des domaines non nécessairement liés à l’art contemporain. « Elle nous a fait rater des affaires quand elle était chez Sotheby’s », lâche François Curiel, qui vient de perdre son spécialiste en mobilier XVIIIe, Patrick Leperlier, passé lui chez Sotheby’s comme conseiller international. Plus qu’un excellent expert, Patrick Leperlier a aussi l’âme d’un business getter : il aura été à l’origine de la vente Cordier du 16 décembre (5,8 millions d’euros) où un siège Louis XV historique est parti sur un record de 1,352 million d’euros, une vente pour laquelle il avait été approché quand il était chez Christie’s. La négociation de ventes passe aussi par la conquête du client à qui l’on fait parfois une fleur sur les commissions vendeur. Ces frais sont « en moyenne de 5 % », dixit François Curiel. Mais les auctioneers sont prêts à négocier pour décrocher une grosse signature. Ces accords ont un coût à l’heure où les sociétés cherchent à atteindre l’équilibre financier. Ce coût, c’est finalement le client acheteur qui le supporte. Sotheby’s vient d’annoncer très discrètement à New York un changement du seuil d’application des frais acheteur : 20 % seront désormais à payer sur les premiers 200 000 dollars et non plus 100 000 dollars à partir de 2005. Les seuils de 100 000 à 200 000 euros sont appliqués pour une vente en France. De son côté, Christie’s passe de 19,5 % à 20 % sur les premiers 100 000 euros d’achat sans pour l’instant toucher à ce seuil.
L’année 2004 aura bien sûr été stimulée à Paris par l’arrivée de Rodica Seward à la tête de Tajan avec un premier succès pour la vente de la collection Julien Levy (7,8 millions d’euros), un ensemble importé des États-Unis pour être vendu à Paris. Cette femme d’affaires américaine d’origine roumaine, devenue actionnaire principale fin 2003 du « premier commissaire-priseur de France », mène son entreprise d’une main de fer. « Cette année, j’ai beaucoup appris du marché de l’art. Le facteur émotionnel compte beaucoup mais ce n’est pas une excuse pour ne pas travailler avec des règles de discipline financière. » Ainsi relativise-t-elle la petite baisse de résultat enregistrée en 2004. « Cette baisse est compensée par une meilleure maîtrise des coûts, lesquels conduisent cette année notre maison à l’équilibre financier, et ce, sans licenciement. Je n’ai pas acheté Tajan pour m’enrichir, mais parce que j’adore le produit, c’est-à-dire l’art. Mais une société en perte ne peut pas se développer. Mon deuxième défi est de conduire ma société à la croissance l’an prochain [en 2005]. » Aucune vente pour l’instant n’a été annoncée en ce sens. « On est les seuls à tenir le coup rien qu’avec du récurrent (ventes traditionnelles), sans dumping sur les frais vendeur et sans non plus assommer les acheteurs », défend François Tajan.

Christie’s voit grand
La saison 2004 n’aura pas vu le décollage de la maison Bergé & associés, qui est à la traîne avec seulement 22,2 millions d’euros de chiffre d’affaires (dont 37 % de ventes genevoises), en disproportion avec les lourds frais que laisse subodorer une telle maison. Elle se situe en dessous du niveau de la SVV Piasa (propriété de la holding de François Pinault), laquelle ronronne avec ses classiques ventes de tableaux et dessins anciens, mobilier et objets d’art tout en accusant une petite baisse de 1,7 million de transactions. Avec 2,6 millions de résultats en quatre ventes annuelles dites « d’intérieur » (sorte de ventes courantes à petits prix « à la Drouot », mais entièrement cataloguées avec reproductions des œuvres), sa grande cousine par alliance Christie’s ne lui aurait-elle pas pris quelques parts de marché ? Cette dernière, aux appétits de croissance, souhaiterait dans un avenir proche atteindre le chiffre de 100 millions d’euros d’objets vendus à Paris, et bien sûr asseoir son leadership parisien en ne lésinant ni sur les collections françaises et étrangères ni sur les vacations de lots modestes.
Quant aux commissaires-priseurs de Drouot où quelques miracles font encore la bonne fortune du vieil hôtel des ventes (plusieurs records enregistrés dont une tête de cheval archaïque grec à 2,8 millions d’euros, un bronze de Foggini pour 1,3 million d’euros), ils ont tenté leur chance à Montréal, au Canada. Leur première vente à l’étranger, qui s’est déroulée le 15 novembre, a réalisé un produit de 451 370 euros. L’expérience sera renouvelée deux fois l’an dans ce pays francophone...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°206 du 7 janvier 2005, avec le titre suivant : Marché parisien : le bilan 2004

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