Analyse

Marchand-maison de ventes : un drôle de couple

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 20 janvier 2006

Le couple marchand-maison de ventes fonctionne souvent sur le registre du « je t’aime-moi non plus ». Le premier reproche souvent au second d’avoir nui à son commerce. Tout en criant au loup, les antiquaires n’hésitent pourtant pas à le faire entrer dans la bergerie, en confiant par exemple un stand à Christie’s sur la Foire des antiquaires de Moscou. Les marchands se fournissent aussi
allégrement dans les ventes. Si autrefois ils laissaient dormir une telle marchandise avant de la resservir sur un salon, ils n’hésitent plus à la présenter sur leurs stands deux à trois mois après la vente.
De leur côté, les maisons de ventes publiques jouent les vierges effarouchées en prétendant accepter pour une part seulement modeste des lots issus du négoce. Les marchands fournissent pourtant certaines grosses cartouches en art moderne et contemporain, comme ce fut le cas l’an dernier avec la Liz rouge de Warhol, commissionnée par le marchand Irwin Blum chez Sotheby’s. En novembre 2005, les auctioneers ont aussi mandé vers New York deux tableaux de Jean-Michel Basquiat appartenant à des galeristes parisiens. L’un, acheté pour 8 000 dollars en 1987, a été adjugé pour 2,4 millions de dollars (2 millions d’euros) chez Christie’s. Le lendemain, un autre acquis pour 220 000 dollars en 1988 s’est revendu pour 5,1 millions de dollars chez Sotheby’s. Ne se seraient-ils pas aussi bien vendus de gré à gré dans un marché ô combien porteur ? Sans doute, mais les négociations auraient peut-être été plus longues.

Une intiative périlleuse
Face à la dilatation des transactions dans l’art ancien, les marchands comptent parmi les premiers pourvoyeurs des maisons de ventes. Selon le spécialiste Nicolas Joly, ils représentent 40 % des vendeurs en tableaux anciens chez Sotheby’s.
Cette dernière a choisi de les valoriser le 26 janvier à New York dans une vente baptisée « The dealer’s eye ». Au menu, 73 lots offerts par 26 marchands dont les noms et les coordonnées sont inscrits au catalogue. Si les Anglo-Saxons ont répondu sans peine à l’appel, leurs confrères français sont restés frileux, exception faite de Philippe Heim, de Blondeau & associés et de Didier Aaron & Cie. Ironiquement, une galerie parisienne a confié de manière anonyme des tableaux à Sotheby’s, pour sa vente généraliste du 26 janvier cependant ! Les estimations – et les œuvres – à l’affiche de l’opération « Dealer’s eye » sont pour la plupart modestes, mis à part pour un paysage sur cuivre de Philips Wouwerman provenant de la galerie Noortman (Maastricht) (400 000-600 000 dollars). Les pièces ont toutes été soumises à une commission d’expertise composée notamment de conservateurs de musée. Quels bénéfices les uns et les autres pourront-il tirer d’une telle vente ? Selon George Wachter, directeur international pour les tableaux anciens chez Sotheby’s, les marchands peuvent toucher une clientèle, notamment américaine, à laquelle ils n’ont pas forcément accès. Le catalogue est en effet adressé à 7 000 personnes, dont 2 000 gros acheteurs d’autres spécialités. Les tableaux y sont étrangement reproduits avec leur cadre, sans doute pour signifier aux acheteurs que les œuvres sont nettoyées et prêtes à être accrochées !
L’initiative de Sotheby’s reste périlleuse. Une telle vente peut être perçue comme un aveu d’impuissance de la part du négoce. Elle le sera d’autant plus si certains invendus, déjà déflorés sur des salons, trouvent preneur. En tout cas, Sotheby’s pourra difficilement compter sur les marchands – lesquels représentent habituellement 50 % de ses acheteurs en tableaux anciens –, pour enchérir sur des lots commissionnés par leurs confrères.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°229 du 20 janvier 2006, avec le titre suivant : Marchand-maison de ventes : un drôle de couple

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