Manières vénitiennes

La galerie Sarti expose une quinzaine de vedute et capricci

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 18 février 2000

Régates sur le Grand Canal, vues de la place Saint-Marc ou du Rialto, « macchiette », lumières vibrantes : les vedute, dont la cote explose en vente publique, illumineront jusqu’au 8 avril les cimaises de la galerie Giovanni Sarti, à travers une quinzaine d’œuvres, notamment de Francesco Guardi, Luca Carlevarijs, Francesco Albotto et Gabriele Bella.

PARIS - Trois Canaletto ont franchi en janvier, à New York, la barre du million de dollars. L’une d’elles, le Grand Canal, Venise, vu depuis le Campo di San Vio, a triplé son estimation à 6,6 millions de dollars (43,4 millions de francs). Un prix surprenant pour une œuvre qui est loin d’égaler l’admirable Retour du Bucentaure, vendu 72 millions de francs chez Me Tajan en 1993. “Le prix des Canaletto a triplé en l’espace de quelques années. Cette œuvre aurait fait 2 millions de dollars, il y cinq ans”, estime Giovanni Sarti. Les vedute, et plus généralement les tableaux de l’École de Venise, seul segment vraiment international du marché des maîtres anciens italiens, ont la cote. Conscient de cette évolution, le galeriste a choisi de leur consacrer une exposition réunissant quinze toiles exécutées dans les années 1725-1835.

Régate sur le Grand Canal en direction de Santa Lucia (vers 1725) est une œuvre majeure du premier grand “védutiste” vénitien, Luca Carlevarijs (1663-1730), qui aurait été le maître de Canaletto (1697-1768). “Carlevarijs eut une influence prépondérante sur tous les peintres de vues de la génération suivante, écrit Dario Succi, spécialiste des vues vénitiennes des XVIIIe et XIXe siècles. C’est lui qui orienta le “védutisme” vers une vision plus subjective, plus sensible de la ville, rendant notamment dans ses toiles ce que l’on a appelé la poésie atmosphérique”. Cette toile aux tonalités rosées représente le déroulement d’une régate. Elle a successivement appartenu à la collection de la princesse Marie Bonaparte et à celle de la princesse Eugènie de Grèce. Par sa facture rapide et concise, l’œuvre se rapproche de la Piazzetta et la Bibliothèque conservée par l’Ashmolean Museum, à Oxford.

Vibrations de la lumière
Peintre sensible et subtil, “éloigné du caractère rigoureusement topographique et statique de Canaletto”, selon Dario Succi, Francesco Guardi (1712-1793) s’intéresse, comme Carlevarijs, à la qualité de l’atmosphère et aux vibrations de la lumière. En témoigne la Piazzetta vers la Bibliothèque Saint-Marc (vers 1756-1757), une huile sur toile baignée de lumière argentée qui s’inspire d’une eau-forte de Canaletto, la Bibliothèque. On remarquera aussi deux Caprices (vers 1765-1768), des paysages fantastiques jouant sur de violents contrastes de lumière et exécutés dans une gamme de bruns, nettement influencés par des œuvres de Marco Ricci (1676-1730) et Luca Carlevarijs. Plusieurs versions du Pont du Rialto vu du sud, de Michele Marieschi (1710-1743), ont été réalisées, dont une est conservée au Musée national de Capodimonte, à Naples. “Védustiste” moins connu et disciple de Marieschi, Francesco Albotto (1721-1757) se faisait d’ailleurs appeler “le second Marieschi”. Son Grand Canal à la Ca’Corner della Regina (1740), au format 103 x 109 cm – rare pour une vedute – est à rapprocher d’une œuvre de Marieschi exposée par Richard Green il y a vingt ans, mais il s’en distingue par son format plus grand et la multitude des gondoles (1,3 million de francs). Exécuté vers 1755, Le Grand Canal à Cannaregio de Gabriele Bella (1730-1799) présente, lui, des similitudes avec une gravure de Marieschi appartenant à une série de vingt et une estampes publiée en 1741. Le tableau montre un des panoramas les plus célèbres de Venise, à la jonction du Grand Canal et de celui de Cannaregio, le long duquel se dresse le palais Labia (600 000 francs). Régate sur le Grand Canal a été peinte vers 1835 par Francesco Zanin (actif de 1830 à 1880), qui fut l’un des continuateurs de la tradition de Canaletto. Cultivant le goût du détail dans des toiles gaies et festives, il rend compte de la vie grouillante de Venise : dans cette Régate (420 000 francs), les embarcations s’affrontent à la rame devant les spectateurs massés sur les quais.

- VUES DE VENISE ET “CAPRICCI�? (1725-1835), PERSPECTIVES SUR LA SOCIÉTÉ ET L’ARCHITECTURE, jusqu’au 8 avril, Galerie G. Sarti, 137 faubourg Saint-Honoré, 75008 Paris, tél. 01 42 89 33 66, tlj sauf dimanche et lundi 10h-13h et 14h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°99 du 18 février 2000, avec le titre suivant : Manières vénitiennes

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