Samedi 15 décembre 2018

Londres

Man Ray a fait le Beau Temps

La vente de Sotheby’s a dépassé toutes les estimations

Le Journal des Arts

Le 1 mai 1995 - 815 mots

Les 22 et 23 mars, devant des salles bondées, Sotheby’s mettait en vente cinq cent quatre-vingt-dix-sept peintures, objets et photographies provenant de la succession de Juliet Man Ray, du Man Ray Trust et de la famille de Juliet Man Ray. Malgré la récente polémique concernant la vente de tirages posthumes de photographies, la vente a atteint des sommets.

LONDRES - La vente Man Ray a remporté un succès extraordinaire. Seuls cinq lots n’ont pas trouvé acquéreur et un nouveau record a été battu : Le Beau Temps, estimé 600 à 800 000 livres, a été vendu 529 500 livres (un peu plus de 4 millions de francs, frais compris) à un collectionneur parisien qui enchérissait par téléphone. Certains lots ont rapporté entre deux et dix fois l’estimation. La vente, initialement évaluée entre 2,2 et 3,2 millions de livres, a totalisé 4 millions de livres, soit près de 31 millions de francs.

N’ignorant pas la controverse qui a entouré la vente de tirages posthumes de photographies de Man Ray, Andrew Strauss, expert de Sotheby’s basé à Paris et responsable de la vente, affirme que "tout ce qui était offert a été scrupuleusement sélectionné." Un choix des pièces mises en vente a été présenté à Londres, à Paris, à Tokyo puis à New York.

Ces efforts de promotion ont été largement récompensés par la venue des principaux marchands, collectionneurs et conservateurs intéressés par l’œuvre de Man Ray. Malgré le faible taux du dollar, les Américains ont été sur le devant de la scène. À l’exception de Lucien Treillard, l’ancien assistant de Man Ray qui se trouve au cœur du débat sur les tirages posthumes (lire JdA n° 11 et 12, février et mars), les acheteurs français étaient bien représentés, tout comme les grands collectionneurs d’Italie et de Belgique.

Sans doute vivifiés par le succès de la rétrospective "Man Ray" à la Serpentine Gallery, à Londres, les Anglais étaient aussi très présents. Violon d’Ingres, estimé 20 à 30 000 livres, a été acquis par Richard Gray, de la galerie du même nom à Chicago, pour 65 300 livres (502 000 francs). L’un des meilleurs portraits de l’artiste, une épreuve solarisée de Marcel Duchamp (1930), évaluée au même montant, a été achetée 42 200 livres (325 000 francs) par Gary Wol­kowitz, président de la société Hot Sox.

"Je suis venu pour acquérir une œuvre, et je l’ai eue", a déclaré le collectionneur. C’est dans un climat de fièvre qu’a été mis aux enchères un des rares lots de rayographes, un portfolio de douze épreuves estimé 15 à 20 000 livres. Il a finalement été adjugé à 58 700 livres (452 000 francs). Selon Adam Boxer, de la Ubu Gallery à New York, "un moment d’euphorie a suffi pour faire grimper le prix d’épreuves simplement habiles à un niveau inacceptable." Philippe Garner, responsable des photographies chez Sotheby’s, n’est pas d’accord : "Le marché des photographies de Man Ray est désormais un marché de chefs-d’œuvre ; cette vacation a redéfini la pyramide et a consolidé la base du marché."

Six des dix lots qui arrivent en tête sont des peintures. James Major, de la Major Gallery à Londres, a fait l’acquisition de deux œuvres de la période de Ridgefield : Wood Interior et Arrangement of Forms, n° 1. Es­ti­mées l’une et l’autre 50 à 70 000 livres, elles ont été acqui­ses 40 000 livres chacune (308 000 francs). Un autre marchand londonien a déboursé 65 300 livres (503 000 francs) pour Piscineman (1959), estimé 25 à 30 000 livres, et 63 000 livres (485 000 francs) pour une toile de 1949, Céleste est à l’Est de l’Ouest, estimée 35 à 45 000 livres.

Les objets de Man Ray ont connu la même fortune. Pêchage, estimé 10 à 15 000 livres, était reproduit sur la couverture du catalogue : il a été vendu 47 700 livres (367 000 francs). Robert Berman envisage de monter dans sa galerie une exposition centrée sur la période hollywoodienne de Man Ray. Il a acheté plusieurs pièces, dont un râtelier à bouteilles, estimé 800 à 1 200 livres, pour la somme de 5 520 livres (42 500 francs). Le marchand londonien Gérard Faggionato a acquis quatre boîtes d’allumettes décorées de photographies ; estimées entre 500 et 700 livres, elles ont été adjugées à 9 775 livres (75 000 francs).

Le Museum Het Kruithuis, qui rassemble aux Pays-Bas des bijoux créés par des artistes, est une des rares institutions à avoir fait une acquisition lors de la vente : un collier en or, estimé entre 600 et 800 livres, acheté 20 700 livres (160 000 francs). À l’issue de cette vacation, Gary Wolkowitz a eu le mot de la fin : "Man Ray aurait été ravi de ces sommets d’absurdité". On peut en effet se demander avec lui si le marché est en mesure de soutenir longtemps les prix que certaines pièces, qui n’avaient rien d’exceptionnel, ont atteint.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°14 du 1 mai 1995, avec le titre suivant : Man Ray a fait le Beau Temps

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