LVMH absorbe Phillips

....et consolide sa position sur le Net

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 3 décembre 1999 - 844 mots

Le rachat de Phillips par Bernard Arnault, PDG de Louis Vuitton, Moët Hennessy, intervenu à la mi-novembre, constitue une nouvelle étape dans la lutte qui oppose le patron de LVMH à François Pinault, propriétaire de Christie’s. En prenant la direction de l’auctioneer qui était depuis moins d’un an la propriété du groupe 3I, une société britannique de capital risque, le numéro 1 mondial du luxe devrait développer le secteur très porteur des enchères sur l’Internet dans lequel il est déjà bien implanté, et peut-être garantir, grâce aux experts de Phillips, les objets d’art vendus sur ses sites.

PARIS - Dix-neuf mois après le rachat de Christie’s par François Pinault pour plus de 7 milliards de francs, c’est au tour de son grand rival, Bernard Arnault, de jeter son dévolu sur un auctioneer majeur : Phillips, numéro 3 mondial des ventes aux enchères. La rivalité entre les deux hommes d’affaires, née dans le domaine de la mode où ils se sont disputés le rachat de Gucci – finalement tombé dans l’escarcelle de François Pinault – se déplacerait-elle sur le marché de l’art ? Les deux maisons n’évoluent certes pas dans les mêmes sphères. Christie’s, numéro 1 mondial, a effectué en 1998 pour plus de 12 milliards de francs d’adjudications, contre 1,4 milliard de francs pour Phillips. La première emploie 2 000 personnes, la seconde 550. L’une, installée dans 42 pays, dispose d’une véritable implantation internationale ; l’autre, essentiellement basée en Grande-Bretagne, ne possède que quatre salles à l’étranger. Christie’s bat record sur record pour des pièces qui constituent souvent, chacune dans leur secteur, des chefs-d’œuvre (douze en mai dernier, lors des ventes d’art contemporain à New York, vingt-trois lors de la dispersion de la collection Rothschild à Londres, qui a triplé son estimation en réalisant un produit supérieur à 577 millions de francs), tandis que Phillips est souvent cantonnée dans des dispersions d’objets d’art vendus entre 500 et 20 000 livres sterling.

Alors pourquoi Phillips ? L’investissement de Bernard Arnault, patron du leader mondial des produits de luxe avec  57 milliards de francs de chiffre d’affaires (dont 80 % hors de France) et 35 000 employés, traduit d’abord la volonté de LVMH de développer les enchères sur l’Internet. Le jour de l’acquisition de Phillips, Bernard Arnault annonçait une prise de participation de 20 % dans Artprice.com, un site permettant de connaître la cote de millions d’œuvres vendues dans le monde entier. Cette société de 35 salariés, née en janvier 1997, réalise aujourd’hui un chiffre d’affaires de 33 millions de francs. Le numéro 1 mondial du luxe avait déjà dans sa besace 20 % d’ICollector (pour 2,6 millions de livres), société britannique spécialisée dans le commerce électronique des œuvres d’art, avant d’investir dans QXL, une des premières entreprises de vente aux enchères sur l’Internet, puis dans Aucland.fr. “LV Capital devrait pouvoir, grâce à Phillips qui disperse dans ses salles des objets dans une fourchette de prix parfois proche de ceux pratiqués par des sites de ventes électroniques, élargir ses ventes aux enchères sur l’Internet”, explique Christian Honoré, consultant en communication pour l’agence DGM Conseil. L’achat de l’auctioneer britannique devrait surtout permettre à LV Capital d’authentifier les œuvres d’art de valeur vendues sur ses sites, grâce au réseau d’experts de Phillips. LV Capital ira-t-il pour autant jusqu’à engager la responsabilité de ses maisons de vente électroniques en cas d’erreur sur la nature de l’objet proposé ? Une telle garantie pourrait rassurer les éventuels acquéreurs et éviter que se développe la vente de faux, comme le Rembrandt proposé cet automne sur alando.de, la filiale allemande d’eBay.

Arnault voudra probablement réduire le fossé qui sépare Phillips des deux  premiers de la classe des ventes publiques, en faire une maison véritablement internationale et... une sérieuse concurrente pour Sotheby’s et Christie’s. Le patron de LVMH ne dispose-t-il pas déjà, grâce à de grandes marques comme Dior, Vuitton, Lacroix ou Givenchy, de formidables fichiers de clients ? Ne dit-on pas que c’est grâce à l’entremise de François Pinault que Christie’s s’est vue confier la dispersion de la collection Akram Ojjeh ? Phillips peut déjà, comme ses deux rivales, s’enorgueillir de plus de deux cent ans d’activité. Créée en 1796, la maison dispose d’un réel potentiel de développement dans un marché de l’art en pleine croissance depuis trois ans ( 30 % entre 1996-1997 et 1997-1998, selon les statistiques d’Art Sales Index). En déboursant entre 700 et 800 millions de francs, environ 60 % du chiffre d’affaires de Phillips, pour s’approprier l’auctioneer anglais, Bernard Arnault réalise sans nul doute une bonne affaire. Il hérite d’une maison de vente internationale disposant d’une notoriété qu’il peut développer et d’un réel potentiel. “L’image est à faire mais le nom est là, souligne l’expert Marc Blondeau. Bernard Arnault pourrait profiter du prix d’acquisition relativement peu élevé pour recruter des talents qu’il rémunérerait  à prix d’or et associerait aux résultats. La maison pourrait réduire le nombre de ses spécialités pour développer quelques départements porteurs, comme les bijoux, les tableaux anciens, modernes et contemporains, les arts décoratifs du XXe siècle et la photographie, et offrir ainsi du sur mesure.”

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°94 du 3 décembre 1999, avec le titre suivant : LVMH absorbe Phillips

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