Vendredi 18 janvier 2019

L'Oeil de l'expert

L'ŒIL

Le 1 décembre 2002 - 1377 mots

834 500 $
La célèbre Vénus dont le titre servit à peine à voiler les charmes convainquit cependant l’empereur, qui l’acheta pour sa collection personnelle, et la critique, mi-figue mi-raisin, de son honorabilité mythologique. Cette deuxième version apparaît dans un journal new-yorkais de 1870 annonçant sa vente, ce qui a permis aux experts de la dater autour de 1865. Elle fut exécutée pour un collectionneur passionné qui n'hésita pas à se rendre en France pour l'acheter à l'artiste, puis lui fut enlevée par un banquier avant de rejoindre ses consœurs au musée (l’Académie des Beaux-Arts de Philadelphie), en ces années 1890 où les Américains découvrent l’Impressionnisme. L’œuvre, achetée par le musée Dahesh de New York, a doublé son estimation. Les industriels de la côte Est des Etats-Unis, friands de ce genre, prisaient les réminiscences de peintures antérieures, jamais très claires, qui lui donnaient un cachet. Selon les experts, ils y voyaient aussi les canons d'une beauté classique, gage de perfection morale. On peut laisser la question en suspens...
- Christie’s, New York, 30 octobre.

186 551 €
Pourquoi collectionner les idoles ? Elles parviennent au Louvre dès 1873, grâce à de généreux donateurs, guère convaincus et plus prodigues en statuettes de Tanagra. Pour le critique Charles Picard, en 1930 elles n'attirent encore que « les amateurs contemporains d'une esthétique un peu nègre ». Joseph Mueller, qui côtoie les critiques et les peintres de son temps, collectionne à la fois les idoles et l'Art primitif tandis que Matisse, Derain, viennent en nourrir leur inspiration au musée. Pour Dolly Goulandris, dont le mari constitua une des plus belles collections, conservée à Athènes, elle demanda « Un effort long et obstiné, une quête tenace vers l'objet recherché ». Les idoles tu collectionneras et point ne t’arrêteras... Comme la collection Cordesse, cédée au Louvre, les grandes collections d'idoles montrent le désir, jamais assouvi, de réunir un ensemble, ce qui permit au moins de mieux les connaître en constituant des variétés. La plupart des collectionneurs actuels, explique l'expert Daniel Lebeurrier, intègrent deux ou trois idoles à une collection d'Archéologie ou d'Art contemporain. Quelques passionnés ou des musées cherchent des pièces rares, comme les porteurs de couteau ou d'instrument, mais les idoles canoniques comme celle présentée, parfaite, et de belle taille, ont surtout du succès. Lorsque, dans les années 60, les idoles méritent enfin leur nom (« image » et non fausse divinité, en grec), leurs copies inondent le marché. Les faux sont souvent reconnaissables à la patine, mais une bonne provenance est toujours importante : cette idole Spédos avait été exposée en 1964 à la Biennale des Antiquaires.
- Tajan, Paris, 30 octobre.

2 456 650 €
En 1943, Helmut Beck rend visite à la veuve de l'artiste Joseph Eberz. Il remarque sur un mur, dissimulant une lézarde, un panneau peint... qui n'est autre qu'une œuvre rachetée par Eberz à son ami Jawlensky. Au verso figurait une femme au chapeau fleuri, que Paul Beck parvient à vendre clandestinement par l'intermédiaire d'une galerie de Munich et qui disparaît mystérieusement. Les experts soulignent la dette de ce nu (adjugé, bien au-dessus de son estimation, à un collectionneur européen) au Fauvisme : la touche souligne, large mais délicate, joues, bouche, ailes du nez, avec une sensualité proche de Van Dongen. Ce modèle mélancolique est loin des portraits au regard fixe, dérangeant, stylisés par une touche appuyée, que Jawlensky peint dès 1913. Il y juxtapose des couleurs saturées, plus froides que celles des Fauves : violet, carmin, bleu lavande et jaune citron. Le nu ne se livre qu'à demi, ce qui le rend vulnérable et émouvant, profondément humain, au-delà du charme anecdotique d'un portrait fauve. Selon l'historien Itzhak Goldberg, Jawlensky vise déjà à traduire non l'émotion née du choc lumineux des couleurs, mais un intense sentiment religieux. Les différences d'épaisseur et de texture, la simplification des masses tendent à faire de ses visages des icônes, qu’il peint dans une extase mystique. Dès 1933, le Nazisme proscrit ses œuvres ; jusqu'à sa mort, luttant contre l'arthrite paralysante, il simplifie, systématise ses gestes pour peindre les Méditations : toujours des visages...
- Sotheby's, Londres, 8 octobre.

29 000 €
Cette classique bibliothèque, record de la vente adjugé à 29 000 €, n’évoque qu’une partie d’une production infiniment diverse, et que l’on réduit trop souvent à des objets type tables, tabourets, passant régulièrement en vente. Comme le rappelle sa fille, Pernette Perriand Barsac, Charlotte Perriand ne fut pas tant créatrice de mobilier qu'architecte. Au contact de Le Corbusier et de Pierre Jeanneret, dont elle était l’associée chargée du mobilier et de l’équipement intérieur, elle s'oriente très vite vers l'architecture et l'urbanisme. D'où le paradoxe de meubles présentés en salle de vente hors contexte, car son génie est de concevoir le mobilier pour un espace, selon un programme qui le détermine. La galerie Steph Simon édite dès 1956 ses bibliothèques et rangements modulables, conçus à partir d'unités normalisées. Cette invention, que Charlotte Perriand appelait sa quincaillerie (employant plots, joues, tiroirs en plastique, taquets, glissières et crémaillères ...) et qui fait d'elle le précurseur révolutionnaire d'Ikea, pose parfois problème : le public pouvait les acheter en pièces séparées et les composer à son idée, comme des meccanos. Si la majorité des modèles vendus par la galerie ont été créés par Charlotte Perriand à partir de son système, quelques clients et le dessinateur de la galerie composèrent parfois des modèles à la demande. D’où la nécessité de confronter systématiquement ceux passant en vente publique aux archives de l’auteur. Autre problème, celui des faux. Lorsque, dès 1947, Charlotte Perriand conçut l'aménagement de la station de Méribel, son style qui engendrera le style « savoyard moderne » créa de nombreux émules… Par chance, elle s'adapta à la personnalité de chacun des menuisiers travaillant avec elle. Les bois, les modes d'assemblage (ordonnés selon des principes précis), le travail du bois et des arrondis permettent d'authentifier avec précision leur travail. Les meubles eux-mêmes sont des éditions ou des commandes identifiables. Plus qu'une unité de matériau – lequel s'adapte aux commandes – ses aménagements montrent une préoccupation esthétique : un goût de la couleur, plus ou moins animée, un travail des proportions, qui devaient avant tout rester humaines et pour lequel elle se servit du Nombre d'Or puis du Modulor de Le Corbusier. Soucieuse d'une certaine qualité de vie, elle était consciente aussi du coût du moindre coup de crayon, et s'adaptait aux impératifs financiers de ses chantiers, en utilisant matériaux et formes simples ou récupérant, comme dans le cas d’une cloison mobile, conçue pour l’ambassade du Japon en clin d’œil à Eileen Gray, les chutes de noyer de l'atelier de son menuisier. D'où le paradoxe de ses résultats aux enchères.
- Cornette de St Cyr, Paris, 20 octobre.

7 500 €
Comment ces bâtons rituels sont-ils parvenus jusqu'à nous ? Mystère. Une photo de 1935 les représente, intégrés à une armature végétale, défilant lors de la cérémonie indienne du Shooting way. On sait aussi qu'ils entouraient les dessins de sable liés aux rites Navajos, dont témoignent de rares couvertures. Ces bâtons sont alors posés par terre, mais on ne les tient ni ne les touche. Les peintures de sable elles-mêmes, insiste Eric Mickeler, ne pouvaient, en aucun cas, être vues par un non-indien. L'ethnographe qui collecta dans les années 30 ces objets cultuels accomplit un dangereux exploit. Actuellement, explique l'expert, la législation américaine poussée par la puissante minorité Navajo, contrôle si étroitement la circulation d'objets indiens qu'obtenir de tels bâtons est impossible, les non-indiens étant désormais complètement exclus des cérémonies. Qu'ils puissent circuler sur le marché français, c'est la preuve d'une considérable perte du sentiment identitaire et religieux, à l'époque où les tribus entamèrent dans les réserves leur longue déchéance. La tribu Navajo, industrieuse et « débrouillarde » a survécu, possède un fort pouvoir économique et veut reconstituer sa mémoire. Alors que les Américains se sont très tôt intéressés à l'art amérindien, le marché français est plus tiède, constatent les experts, les prix français triplant largement aux Etats-Unis. La clientèle se cantonne aux Kachinas connues depuis les Surréalistes et aux coiffes Sioux. Il s'affermit toutefois : l’étude prévoit une autre dispersion le 10 décembre et cette pièce, qui n'a pas atteint son estimation haute reste, à la satisfaction des experts, sur le territoire des visages pâles.
- Neret-Minet, Paris, 25 octobre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°542 du 1 décembre 2002, avec le titre suivant : L'Oeil de l'expert

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