Lundi 16 décembre 2019

Insolite

RESTAU-GALERIE

L’histoire insolite du Petit Pergolèse

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 17 août 2019 - 870 mots

PARIS

Ce bistrot gastronomique niché au fin fond du 16e arrondissement est devenu au fil du temps une galerie d’art très courue du Tout-Paris, reconnue par les professionnels. Il vient de changer de propriétaire.

La salle du restaurant le Petit Pergolèse. © Photo Anne-Cécile Sanchez, 2019.
La salle du restaurant le Petit Pergolèse.
© Photo Anne-Cécile Sanchez, 2019.

Paris. Albert Corre, l’ancien propriétaire du Petit Pergolèse, avait fait de son restaurant une adresse d’initiés. La plupart des clients étaient des habitués : des becs fins accros au pâté en croûte au foie gras, une des spécialités maison, des riverains, mais aussi des beautiful people. Charles Aznavour a longtemps eu son couvert près de l’entrée, et l’on cuisine toujours avec l’huile d’olive labellisée par le chanteur la purée de pommes de terre qui accompagne le filet de bar. Ce qui faisait cependant de cette cantine cossue de l’Ouest parisien un endroit à part, c’est que, après avoir jeté un œil à l’ardoise, on regardait ce qu’il y avait aux murs. Le maître des lieux y affichait en effet sa passion pour l’art.

L’enthousiasme contagieux

Collectionneur, Albert Corre écume à l’époque les salles de ventes et les foires, pour acquérir « des œuvres de Tom Wesselmann, Joan Mitchell, Frank Stella, Peter Halley… » avec un tropisme prononcé pour le pop art. Dès l’ouverture en 2002, il accroche quelques œuvres. Certaines lui appartiennent, d’autres lui sont confiées par des artistes ou de simples particuliers qui souhaitent s’en défaire. Le Petit Pergolèse est un endroit où l’on prend le temps, entre soi, de refaire le monde, et pourquoi pas la déco de son salon : Albert Corre a l’enthousiasme contagieux. Il expose des valeurs sûres comme Arman, César, Robert Combas, Erró, Niki de Saint Phalle… Mais aussi ses coups de cœur. Rencontré à Palm Beach, l’Américain Peter Anton trouve là une antenne parisienne où présenter ses esquimaux géants et autres pâtisseries factices hyperréalistes. Le restaurateur adore « son côté Claes Oldenburg un peu kitsch ». L’engouement est immédiat. Tout comme celui que suscitent les chatoyants bonbons sculptés de Laurence Jenkell.

Les marchands commencent à venir lorsqu’ils entendent parler des ventes qui se font, mine de rien, entre la poire et le fromage. En accord avec la galerie belge Maruani Mercier, Albert Corre représente ainsi David LaChapelle, dont il vend une vingtaine de tirages. Georges Mathieu fut un très bon client, un ami même : il possède plusieurs de ses toiles, et en vend quelques-unes. Mais le best-seller absolu du Petit Pergolèse, ce sont les miniatures de Jeff Koons, qui s’écoulent comme des petits pains. « Nous en avons vendu au moins deux cents », explique ce « concessionnaire Bernardaud » qui collabore également avec un important revendeur d’éditions de Jeff Koons. Quant aux dix-huit baudruches en résine dorée, verte, rose ou bleue qui semblent collées au plafond sous l’effet de la gravité, elles évoquent la production de Jeppe Hein [voir illustration]. Et c’est bien une installation de l’artiste vue sur le stand de la 303 Gallery à la Fiac (Foire internationale d’art contemporain) à Paris en 2017 qui a inspiré à l’ancien patron cette fantaisie multicolore, dont les finitions chromées ont été réalisées par une société spécialisée. Elle confère aujourd’hui au lieu des airs de lendemain de fête.

Car Albert Corre a pris sa semi-retraite et revendu en avril son affaire. Son second, lui, est resté à bord. Des aménagements ont été faits à la carte. Pour le reste, assurent les nouveaux propriétaires, Alexandra Damas et Serge Charbit, « rien ne change, on continue ». Comme avant ? De fait, la série des « Balloon Animals » de Koons éditée par Bernardaud est en bonne place dans le restaurant, avec son lapin rouge vermillon, son singe bleu et autres créatures en porcelaine présentées sous cloche. « Elles valaient 15 000 euros à notre arrivée, mais depuis le record aux enchères [de la sculpture Rabbit adjugée 91,1 millions de dollars chez Christie’s le 15 mai, NDLR], elles sont passées à 19 000 euros », constate Alexandra Damas. Cependant les prix, précise-t-elle, commencent à 400 euros. « Je suis sollicitée presque tous les jours par des artistes ou des intermédiaires. » Mise en avant sur le site Internet, la double identité « art et gastronomie » et la notoriété de l’enseigne attirent les vendeurs aguichés aussi par sa belle clientèle. Des dizaines de couverts multipliés par les deux services du midi et du soir, cela fait une jolie vitrine. Mais pour montrer quoi ? Deux minuscules alpinistes sont suspendus dans une ascension improbable à même le fond argenté d’un tableau, accroché non loin du comptoir et signé Anna Maria-Diaz Perez, qui n’a pas hésité à pousser la porte pour présenter ses créations. On croise également un agent venu placer les ready-made improbables d’un artiste « qui n’a pas de galerie à Paris mais expose à Saint-Tropez». Bref, un peu de tout « pour tenter de faire plaisir à tout le monde, explique Alexandra Damas. Il faut que le style convienne au restaurant. Et la taille des œuvres aussi ; j’ai refusé une sculpture de panthère noire, vraiment trop grande. »

Albert Corre, lui, a d’autres projets. À la rentrée, il organisera des dîners privés au premier étage d’une galerie de l’avenue Matignon : « une vingtaine de collectionneurs réunis autour d’un artiste invité, au milieu d’œuvres d’art ». Cet ancien étoilé mettra la main à la pâte pour le menu. Et surtout, il fera le lien entre connaisseurs. Un talent qui ne s’improvise pas.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°527 du 5 juillet 2019, avec le titre suivant : L’histoire insolite du Petit Pergolèse

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