Les livres d’André Breton s’envolent

Lors des premiers jours de la vente événement, les marchands ont fait monter les prix

Le Journal des Arts

Le 4 décembre 2007

Du 7 au 11 avril, la vente André Breton a débuté avec la dispersion de la bibliothèque du fondateur du surréalisme, un ensemble qui a particulièrement attiré les marchands français et internationaux. L’État s’est copieusement servi, usant de son droit de préemption, et mettant parfois les nerfs des marchands à rude épreuve...

PARIS - Le 7 avril, premier jour de la vente fleuve “André Breton”, était très attendu à Drouot. Claude Oterelo, l’expert des 1 686 lots de livres et des 532 lots de manuscrits de la collection Breton, plaisantait quelques jours avant le premier coup de marteau : “J’espère qu’il y aura une action surréaliste, digne de l’esprit révolutionnaire d’André Breton, pour inaugurer la série des ventes publiques !” Son souhait a été moyennement suivi l’après-midi du 7 avril, car devant une vingtaine de caméras de télévision et plusieurs photographes avides d’une action longuement annoncée par l’Internet et des tracts, seulement quelques poètes, un peu “naïfs”, selon l’expression d’Aube Elléouët-Breton, fille du “pape du surréalisme”, tentèrent en vain d’interrompre la vente publique. “Un scandale !”, s’éleva une voix d’homme dans la salle, “un trésor de l’humanité”, “la poésie est un appel à la liberté”, scandait-il encore. Le commissaire-priseur Cyrille Cohen a alors demandé au service de sécurité, bien musclé, d’éconduire l’objecteur en dehors d’une salle archicomble.
Seuls les acheteurs et curieux qui avaient pris le soin de réserver pouvaient franchir le cordon de sécurité. Tous les autres, sans distinction de rang, restèrent debout pendant les trois heures et demie que dura la première vacation dédiée aux livres.
L’exposition précédant cette “vente de l’année” organisée par le duo de commissaires-priseurs Laurence Calmels et Cyrille Cohen, avait débuté le 1er avril. Dans sept salles, les amateurs pouvaient admirer le goût éclectique de Breton. “Comment a-t-il pu conserver tout ceci dans un appartement de moins de 80 mètres carré ?”, se demandaient des visiteurs. “On peut comprendre que l’État n’ait pas voulu de tout ce ramassis !”, commentaient d’autres, ébahis devant des paniers remplis de galets ou une boîte contenant dix-huit oursins fossilisés.

Une bibliothèque de provenance exquise
La vente a démarré par six jours d’adieux aux livres et manuscrits de Breton ou qui lui ont été adressés. De nombreux lots ont été préemptés par des bibliothèques, notamment celle de Jacques Doucet, qui possède le plus grand fonds de manuscrits de Breton, par un don de sa veuve Élisa Breton et de sa fille. Dès la première des dix vacations consacrées aux livres et manuscrits, le libraire parisien Jean-Claude Vrain s’est fait remarqué par sa puissance d’acquisition, due à une clientèle de collectionneurs fidèles. Grâce à lui et à quelques-uns de ses confrères, notamment Benjamins-Luiggi, installés en Hollande, et la galerie parisienne Henner, les adjudications des livres dépassèrent la barre des 4,3 millions d’euros, un résultat élevé, digne de cette collection exceptionnelle. Jean-Claude Vrain, provocateur plein d’humour, enchérissait sur tous les lots littéraires et historiquement importants, obtenant entre autres des ouvrages fondateurs comme : Qu’est-ce que le surréalisme de Breton, avec l’esquisse originale pour la couverture de René Magritte, adjugé à 276 921 euros ; le Manifeste du surréalisme de Breton pour 21 230 euros ; la conférence donnée à Rome en 1953 par le psychanalyste Jacques Lacan, intitulée Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, avec un envoi de Lacan à Breton pour 9 552 euros, ainsi que l’édition originale de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss, pour 9 434 euros. Piqué à vif par les préemptions de l’État, notamment de la bibliothèque Jacques-Doucet, qui lui enlevait des lots importants, Jean-Claude Vrain tenta un coup de poker. Au lot n° 1125, correspondant à la revue Littérature dirigée par Breton et Soupault, il monta par tranches de 25 000 euros jusqu’à 150 000 euros prix marteau. Et il gagna son pari, car le conservateur Yves Peyré préempta effectivement la revue pour la bibliothèque Jacques-Doucet. Les professionnels, à défaut d’avoir pu acheter tous les ouvrages qu’ils convoitaient, les ont donc laissés partir aux mains des institutions, et de collectionneurs férus de livres, mais au prix fort...

Quelques belles enchères de livres et revues du 7 au 11 avril

- 276 021 euros (est. 80 000 euros), Qu’est-ce que le surréalisme ? 1934, André Breton. Édition originale. Sur la seconde page, maquette de la couverture de la main de Breton, illustrée par Le Viol, dessin original peint à la gouache et signé par Magritte. - 184 265 euros (est. 75 000 euros), Le surréalisme au service de la révolution (revue), Paris. Six numéros en six fascicules. Collection complète de l’une des plus importantes revues surréalistes, dirigée par André Breton. Un des vingt premiers exemplaires numérotés, justifiés et signés par André Breton sur chaque fascicule. Préempté par la Bibliothèque nationale de France - 173 210 euros (est. 120 000 euros), Littérature (revue dirigée par André Breton et Philippe Soupault), Nouvelle série. Treize numéros en douze fascicules grand in-8° (collection complète), ensemble relié par Paul Bonet. Exemplaires portant l’ex-libris de Breton dessiné par Salvador DalÁ­. Préempté par la bibliothèque Jacques-Doucet. - 120 146 euros (est. 45 000 euros), La Femme visible, Salvador DalÁ­, Paris, Éditions surréalistes, 1930. Édition originale illustrée de sept reproductions photographiques à pleine page dont le portrait de Gala. Exemplaire spécialement imprimé pour André Breton comportant en frontispice une eau-forte originale de DalÁ­. Envoi autographe signé de Salvador DalÁ­. Trois petits dessins originaux de DalÁ­ dans les marges. - 106 141 euros (est. 25 000 euros), Minotaure, Revue artistique et littéraire, Paris. Édition Albert Skira, numéros 1 à 13 de juin 1933 à mai 1939, 11 fascicules in-4° (collection complète). Chaque numéro comporte une couverture originale en couleur de Duchamp, Picasso, Ernst, Masson, Miró, DalÁ­, Magritte... - 100 245 euros (est. 25 000 euros), Une semaine de bonté ou les sept éléments capitaux. Roman, 1934, Max Ernst. Édition originale en cinq volumes, illustrée de 173 collages et 9 dessins de Max Ernst. Un des 800 exemplaires numérotés. Celui-ci est enrichi de cinq gravures originales en feuilles tirées à cinq exemplaires justifiés “épreuve d’artiste”? et signées Max Ernst. Envoi autographe de Max Ernst. - 66 044 euros (est. 7 500 euros), La Science des rêves, 1926, Sigmund Freud. Première édition française traduite par Meyerson ; lettre autographe en français signée de Freud sur son papier à en-tête et adressée à Breton de Vienne le 9 octobre 1921 ; ex-libris d’André Breton.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°169 du 18 avril 2003, avec le titre suivant : Les livres d’André Breton s’envolent

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