Les hauts et les bas de la céramique

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 1 avril 2004

Le marché de la céramique a toujours été secoué de sismogrammes plus ou moins abrupts. Malgré les coups de projecteurs et les envolées parfois irrationnelles, un grand travail de défrichage reste de mise. État des lieux d’un marché pétri d’incohérences.

À la fin du XIXe siècle, les arts décoratifs, relégués souvent au rang d’art mineur, acquièrent leurs lettres de noblesse. Cette nouvelle dynamique accompagne une lame de fond sociale plaçant l’artisan au même rang que l’artiste. Ce goût s’immisce chez les artistes comme Gauguin et Rodin. En 1903,
la création du Salon d’automne balaye les cloisonnements habituels et apporte l’égalité des différents supports artistiques.
Ce mouvement de revalorisation s’accompagne d’une préoccupation résumée en deux formules : « L’art pour tous » et « Le beau dans l’utile ». Des axiomes généreux qui resteront malheureusement lettre morte. L’essor de la céramique participe de cette mouvance. Pendant toute la première moitié
du xixe siècle, la céramique avait, par manque d’innovation, abusé des pastiches. Les céramistes délaissent les poncifs déliquescents pour se concentrer sur des jeux de coulures et des formes japonisantes. Introduits avec l’Exposition universelle de 1867, les objets japonais, notamment ceux destinés à la précieuse cérémonie du thé, vont rapidement influencer les traditions régionales françaises. Jean Carriès (1855-1894) s’installe en 1888 à Saint-Amand-en-Puisaye, haut lieu du grès depuis le XVIIe siècle. Cette bourgade se transforme en véritable ruche avec l’arrivée de Georges Hoentschel (1855-1915) et d’Émile Grittel (1870-1953). Parallèlement, à Paris, Ernest Chaplet (1835-1909) poursuit ses recherches sur les flammés. En 1885, il perce le secret du rouge de cuivre donnant naissance au fameux rouge sang de bœuf. La génération Art déco, animée par Émile Decoeur (1876-1953) et Henri Simmen (1880-1963), cultive la veine asiatique tandis que Jean Mayodon et René Buthaud adoptent le registre des décors. Les années 1930 marquent le retour à une simplicité. Jean Besnard (1889-1958) met au point de nouveaux procédés comme l’émail blanc crispé et développe des décors de scarifications d’inspiration africaniste.
De son côté, Jacques Lenoble (1902-1967) privilégie les émaux unis, plus simples.

Une musique secrète
Dans les années 1970, le marché de la céramique Art nouveau était très florissant, notamment grâce aux ventes organisées par la famille Camard, pionnière en la matière.
En 1978, lors de la dispersion de la collection Marcel Tessier, des pièces d’Ernest Chaplet réalisent 14 500 francs. Mais les prix progressent trop rapidement pour que ce marché, irrigué par des professionnels, soit relayé par les collectionneurs. La céramique se laisse distancer par la verrerie, plus populaire. Comme le souligne avec beaucoup de poésie l’expert Anne Lajoix : « La céramique est une musique plus secrète, moins démonstrative que le verre qui enflammera les nouveaux acheteurs japonais. » Les remises des galeries s’encombrent de pièces devenues invendables. « J’ai présenté pendant quinze ans un vase de Chaplet pour 45 000 francs à ma galerie. Pendant toutes ces années, je n’ai pas réussi à le vendre. Aujourd’hui, il vaudrait 150 000 francs », rappelle l’expert et galeriste Félix Marcilhac.
En contrepoint du purgatoire des céramistes Art nouveau, les prix de la céramique Art déco, dopés par l’engouement pour le mobilier, grimpent. La vente du marchand Alain Lesieutre en 1989 présente une vingtaine de pièces d’Henri Simmen et d’Eugénie O’kin. Ces derniers se vendent à prix forts, entre 7 600 et 22 000 euros.
En 2003, une petite pièce en forme de coloquinte est adjugée à Nantes 78 800 euros à la galeriste Cheska Vallois . L’appétence pour la céramique Art déco connaît son point d’orgue trois mois plus tard avec la dispersion de la collection Karl Lagerfeld en mai 2003 chez Sotheby’s à Paris. Des pièces signées Decoeur, Besnard ou Simmen voient leurs estimations pulvérisées. Un grand vase en grès émaillé de Jean Besnard atteint 178 375 euros, prix déconnecté de la réalité du marché. Pour preuve, l’adjudication de 53 250 euros chez Sotheby’s en novembre dernier pour un vase de forme boule. Ou les modestes résultats obtenus en juin dernier lors de la vente de prestige de Camard & Associés, le 17 juin.
Un beau vase incisé de scarifications émaillées jaune vif de 1929 s’est alors contenté de 11 000 euros, en dessous de l’estimation haute. La progression observée par Besnard a hissé d’autres productions similaires, notamment celle de l’atelier d’art Primavera, créé par le Printemps en 1912. « Cela ne représente pourtant que 3 % des modèles de Primavera, mais la ressemblance avec Besnard joue sur les prix », confie l’expert et galeriste Alain-René Hardy. En revanche, les créations décoratives de Mayodon, Buthaud ou Cazaux, qui avaient connu leur âge d’or dans les années 1980, voient leurs prix révisés à la baisse, entre 4 500 et 6 000 euros. L’intérêt pour le couple Simmen-O’kin reste lui au beau fixe. Un pot en forme de tomate au couvercle d’ivoire obtient 98 487 euros chez Sotheby’s en novembre dernier.
Une revalorisation de la céramique 1900 se dessine depuis trois ans. Lors d’une vente organisée le 26 mai 2000 par Drouot Estimations et la famille Camard, certaines pièces de Carriès s’adjugent entre 1 500 et 12 000 euros. Le succès médiatique obtenu à la dernière Biennale des antiquaires par le stand de la galerie Vallois, subtilement agencé autour de menus objets en céramique, conforte l’intérêt pour certains créateurs de l’école de Carriès.
La céramique parisienne d’Ernest Chaplet à Taxile Doat (1851-1938) reste très prisée. Chez Sotheby’s Paris, en décembre 2002, une bouteille en forme de coloquinte en porcelaine émaillée de Taxile Doat bondit de son estimation de 12 000 euros pour atteindre 30 650 euros.
Pourtant, comme en mobilier, l’écart entre l’Art nouveau et l’Art déco reste colossal. Aujourd’hui de jolies pièces de l’entourage de Carriès n’excèdent pas les 300/600 euros. Malgré quelques coups de marketing sur Pierre-Adrien Dalpayrat (1844-1910), certains artistes restent sous-cotés. Une coloquinte sang de bœuf d’Edmond Lachenal (1855-1948) se contente de 1 800 euros alors qu’une de Dalpayrat obtient parfois 9 000 euros. Dans la période Art déco, une kyrielle d’artistes reste à défricher. Les grès contemplatifs d’Auguste Delaherche (1857-1940) peinent à dépasser les 4 000 euros. Jugé trop lisse, trop « chinois », Decoeur a vu ses prix baisser du tiers en dix ans. Pour Georges Serrey, les amateurs s’empressent devant ses terres chamottées d’inspiration indochinoise, autour de 3 000 euros. Le reste de sa production ne dépasse pas 400 euros. « Les goûts sont devenus étroits et la focalisation sur certains modèles manque de justification », tranche l’expert
Félix Marcilhac.

Les années 1950
La céramique des années 1950 épouse l’engouement pour le mobilier de cette décennie. Les vases de Georges Jouve (1910-1964) ou de Pol Chambost (1906-1983) siègent naturellement en complément de décoration sur les tables de Jean Prouvé ou les bibliothèques de Charlotte Perriand. « Pour des raisons de marketing, Jouve a toujours très bien marché de son vivant. C’est le seul céramiste de ces années à ne pas avoir connu de purgatoire. Dans les années 1980, on vendait 5 000 francs un vase qui en vaut 50 000 maintenant. Mais, à l’époque, il était déjà dix fois plus cher que ses pairs », rappelle l’expert Jean-Jacques Wattel. Dès 1995, la galerie Jousse Seguin lui consacre une rétrospective. Ses pièces se négocient aujourd’hui entre 8 000 et 20 000 euros. En mai 2001, sa Poule blanche atteint 52 000 euros chez Camard & Associés. Cette même poule a toutefois moins gloussé lors de son second passage en vente publique en 2003. L’an dernier, un vase de 1948 à décor de soleil obtient 27 500 euros chez Bergé et Associés. « Le phénomène Jouve est typique d’un bouleversement du marché qui n’est plus fondé sur la rareté ou la qualité. Jouve a le profil idéal pour les nouveaux marchands. Il n’est pas difficile de trouver des pièces si on y met le prix. Il existe en plus un volume suffisant pour alimenter les transactions », explique Pierre Staudenmeyer, auteur d’un ouvrage de référence sur la céramique des années 1950. Cette publication a constitué un véritable appel d’air en faisant surgir des pièces et réviser certaines distorsions de prix entre Jouve et ses satellites comme Pol Chambost et Jacques Innocenti (1926-1958). En revanche, le céramiste puriste Paul Bonifas (1893-1967), dont l’œuvre au noir a influencé Jouve, reste encore méconnu. Ses pièces, plus puissantes que celles de Jouve, valent entre 4 500 et 7 500 euros.
Le céramiste de Vallauris, Roger Capron, a connu un intérêt plus tardif. De l’ordre de 1 600 euros voilà encore deux ans, ses pièces ont triplé de valeur. D’autres cotes comme celles d’Élisabeth Joulia  sont à surveiller.
À nouveau, les critères d’appréciation des collectionneurs de céramique sont un brin dogmatiques. Contrairement aux amateurs de céramiques Art nouveau et Art déco, les acheteurs de céramique des années 1950 jettent leur dévolu sur des pièces de grande dimension, dédaignant les bols et autres menus plaisirs de qualité. De même, ils privilégient certains modèles comme les pièces noires de Jouve ou les vases à oreilles de Capron au détriment du reste de leur production. (Cf. pp. 90-101.)

Galeries à Paris - Galerie Clara Scremini, 99 rue Quincampoix, IIIe, tél. 01 48 04 32 42. - Jousse Entreprise, 34 rue Louise Weiss, XIIIe, tél. 01 53 82 13 60. - Galerie Mouvements modernes, 68 rue Jean-Jacques Rousseau (nouvel espace dans la cour intérieure), Ier, tél. 01 45 08 08 82. Exposition Nadia Pasquer, 1er-25 avril. - Galerie Pierre, 22 rue Debelleyme, IIIe, tél. 01 42 72 20 24. - Galerie Sarver, 106 rue Vieille du temple, IIIe, tél. 01 48 04 99 27. - Elena Ortilles Fourcat, 7 rue Émile Gilbert, XIIe, tél. 01 43 41 20 09 (sur rdv). Expertise à Paris - Camard & Associés, 18 rue de la Grange Batelière, IXe, tél. 01 42 46 35 74. - Alain-René Hardy, 28 rue Henard, XIIe, tél. 01 42 77 58 71. - Anne Lajoix, 20 rue de Verneuil, VIIe, tél. 01 42 86 90 94. - Félix Marcilhac, 8 rue Bonaparte, VIe, tél. 01 43 26 47 36. - Jean-Jacques Wattel, 2 villa Saïd, XVIe, tél. 06 08 47 90 11.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°557 du 1 avril 2004, avec le titre suivant : Les hauts et les bas de la céramique

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