Mardi 10 décembre 2019

Les grands cubistes se font rares sur le marché

Les amateurs reportent leurs achats sur les œuvres des suiveurs de Picasso, Braque ou Gris

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 11 octobre 2002 - 1220 mots

Les toiles cubistes signées Picasso, Braque ou Gris se font de plus en plus rares, mais la demande d’œuvres est constante. Le marché, qui reste sélectif, a trouvé un intérêt dans les œuvres des artistes suiveurs, à condition qu’elles soient de la bonne période. D’où les prix soutenus pour les tableaux cubistes pré-1920.

PARIS - Le 8 mai 2002, le Pot de géranium, une huile sur toile de Juan Gris datée de 1915, est partie à 8,5 millions de dollars (8,65 millions d’euros) chez Sotheby’s à New York. Cette somme, correspondant à la fourchette d’estimation annoncée par la maison de vente, est un record pour l’artiste. C’est le prix qu’il faudra désormais mettre pour acquérir une rare et belle œuvre cubiste de Gris ou de Braque. Picasso, autre fondateur majeur du mouvement, culmine à d’autres cieux. Les six meilleures enchères pour son œuvre cubiste depuis les six dernières années oscillent entre 5 et 25 millions d’euros. Une plus-value que lui doivent son talent et sa réputation mondiale de peintre moderne et le fait qu’il se soit distingué par des productions autres que cubistes. Christie’s reste détentrice du prix record pour une toile cubiste de l’artiste : Femme assise dans un fauteuil (Eva), de 1913, a atteint 24,8 millions de dollars, le 10 novembre 1997 à New York.

“Le cubisme est l’un des mouvements les plus importants de la première moitié du XXe siècle avec le fauvisme, le surréalisme et le futurisme, rappelle Andrew Strauss, spécialiste de l’art moderne chez Sotheby’s. La grande époque clé du cubisme tourne autour de 1910-1912 avec Braque et Picasso, qui arrivent à ce moment au point d’orgue de leurs recherches. La période historique de Juan Gris, le troisième fondateur, s’étend jusqu’à 1914. Mais il y a peu de chance de trouver des œuvres de cette importance sur le marché, car elles ont toutes intégré les musées.” Pourtant, il y a une demande accrue. Thomas Seydoux, expert chez Christie’s, parle même de “marché assoiffé”. Du coup, les collectionneurs se battent pour des tableaux datés jusqu’à 1920 et jettent leur dévolu sur les artistes suiveurs du mouvement, tels Gleizes, La Fresnaye, Marcoussis, Metzinger ou Villon.

Gleizes et les autres
“Dans un contexte de pénurie d’œuvres des grandes pointures, il est intéressant de voir ce que les tableaux des postcubistes deviennent aujourd’hui sur le marché”, observe Thomas Seydoux. Depuis quelques années, on assiste à une hausse sensible de la valeur des peintres suiveurs du mouvement. D’autant plus qu’il n’y a pas pléthore de peintures cubistes datées d’avant 1920 dans le commerce, même de seconds couteaux. “Le phénomène s’accentue pour Gleizes par exemple, poursuit le spécialiste. Nous avons vendu Le Pont de Brooklyn, exécuté en 1915, pour 795 000 dollars en juin dernier. C’est la première toile où l’artiste a intégré du sable dans sa composition. Le record mondial pour l’artiste, nous l’avons réalisé en 1999 avec une huile de grandes dimensions (246 x 114 cm) datée de 1911 et qui s’est envolée à 827 000 dollars.” Les dix meilleurs prix en vente publique de Gleizes ont été enregistrés dans les cinq dernières années. “À l’heure actuelle, un très beau Gleizes s’adjugerait un million d’euros”, renchérit Andrew Strauss. Le galeriste parisien Daniel Malingue en possède un de 1916. Il est question qu’il parte dans un musée américain. Les institutions internationales sont également très demandeuses de toute production cubiste bien datée. Marcoussis et Valmier, qui sont restés, tout comme Gleizes, fidèles au mouvement cubiste durant toute leur carrière, jouissent d’après le spécialiste de Sotheby’s d’une cote ascendante : pour un bel exemplaire d’avant 1920, 400 000 euros semblent à présent un montant envisageable.

Le phénomène se propage à des artistes moins connus. Sur son stand de la XXIe Biennale des antiquaires, la galerie Berès présentait son plus beau tableau cubiste du moment, une Nature morte à la bouteille de 50 x 61 cm signée Marie Vorobieff Marevna, qui fut en outre la première femme de Diego Rivera. La toile exécutée en 1917 était à saisir pour 290 000 euros. Le marchand Antoine Laurentin, qui a consacré son stand de la Biennale à Jean-Émile Laboureur, a cédé ses quelques toiles cubistes réalisées entre 1914 et 1919 à des institutions américaines pour un peu plus de 50 000 euros pièce. L’engouement pour l’art cubiste a remis au goût du jour un peintre comme Auguste Herbin, bien que ses tableaux fauves fassent toujours ses plus gros prix. En revanche, la cote de Charles Dufresne ne décolle pas. “Pour cet artiste, le marché est franco-français, explique l’expert de la maison Arcurial-Briest-Poulain-Le Fur, Violaine de La Brosse-Ferrand. Aussi, 15 000 euros suffisent pour décrocher un chef-d’œuvre.”

La montée des prix reste moins sensible pour les œuvres sur papier. Selon Thomas Seydoux, “pour ce support, la production cubiste est moindre et les seconds couteaux passent davantage inaperçus, sans compter les problèmes de conservation : les œuvres des artistes secondaires – il s’agit souvent de papier marouflé – n’ont pas à chaque fois été traitées avec le même égard que les dessins des grands maîtres. Aussi les acheteurs ne jurent-ils que par ces derniers.”

La couleur à fond
Le 3 juin 2002, sous le marteau de Francis Briest, une belle huile d’André Lhote intitulée La Chaumière indienne, signée et datée 1916, a été adjugée 130 330 euros. “C’est un gros prix pour Lhote, commente Violaine de La Brosse-Ferrand. Mais le tableau est rare de qualité et la date est bonne.” En outre, ce paysage cubiste, un thème rarement traité par les artistes du mouvement, se décompose en une gamme chromatique subtile dans des tons proches de la nature. “C’est à cette époque, écrit André Lhote, que j’eus conscience du pouvoir constructif de la couleur même, débarrassée de tout rôle représentatif.” Les amateurs sont de plus en plus sensibles à ce type de peinture. En effet, une nouvelle génération de collectionneurs s’intéressent à la couleur. “Les toiles de Picasso et de Braque des années 1910-1912 sont dans des tonalités plutôt sobres, indique Andrew Strauss. Le travail de Juan Gris était plus coloré, à l’exemple du Pot de géranium, le dernier record. Les amateurs ont apprécié sa construction parfaite dans des tons jaune, bleu, rose et vert. Sa cote est sérieusement en train de monter”. Jean Souverbie, Léopold Survage et Serge Ferat, des bons cubistes d’un style très coloré, ont aussi les faveurs du marché. Les pièces signées Serge Ferat en particulier connaissent une phase de croissance significative, comme l’a constaté Violaine de La Brosse-Ferrand. “L’artiste n’est pas connu du grand public, mais les collectionneurs l’apprécient bien. Et comme son œuvre est peu abondante, quand un lot passe aux enchères, les prix grimpent.”

La date de l’œuvre, avant le nom de l’artiste, demeure le premier critère de sélection pour un collectionneur d’art moderne. “Un splendide tableau de Metzinger des années 1930 ne vaudra pas plus que 40 000 euros, de même qu’il faut s’attendre au mieux à 60 000 euros pour un fabuleux Gleizes de 1940”, insiste Thomas Seydoux. Ce marché-là qui semble surcoté – le niveau de prix pouvant tout de même aller jusqu’à 120 000 euros –, s’adresse à d’autres acheteurs dont les critères de sélection peuvent être qualifiés de “décoratifs”. Si l’on en croit les experts, “la raréfaction des belles œuvres cubistes est telle qu’il ne vaut mieux pas laisser passer un beau tableau de 1916”.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°156 du 11 octobre 2002, avec le titre suivant : Les grands cubistes se font rares sur le marché

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