Art Basel

Les galeries mènent le bal

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 17 septembre 2007

Du 15 au 20 juin, la fièvre acheteuse ne s’est pas démentie sur la foire de Bâle,
malgré une qualité décevante pour l’art le plus actuel.

BÂLE - On peut reprocher à Art Basel de cultiver l’art « paillette », d’alimenter la spéculation, bref lui imputer les excès du marché. Pourtant, quelle autre foire aurait eu le coup de génie d’organiser la performance émouvante de Marina Abramovic sur « Art Unlimited » le 13 juin ? Avec cette prestation, les organisateurs ont donné le ton d’un secteur dont ils avaient nettement redressé la barre. La qualité était au rendez-vous avec Ichthyosaurus de Mark Dion (100 000 euros), présentée par la galerie In Situ (Paris). L’un des conseillers de Bernard Arnault, Hervé Mikaeloff, et le courtier Marc Blondeau l’avaient tous deux réservé dès lundi. Mais les collectionneurs pressentis par les advisers tardant à trancher, un troisième larron, mû par ses propres yeux et oreilles, pourrait l’emporter. Un cocorico de bon aloi s’imposait aussi devant Loop (80 000 euros), l’installation de Kader Attia présentée par Kamel Mennour (Paris). Une pièce intelligente emportée par l’auctioneer et courtier Simon de Pury pour une grande collection italienne.
À l’exception du Français Bernard Arnault, les collectionneurs du monde entier ont communié dans la grand-messe d’Art Basel. François Pinault s’est même accordé un droit de regard – ou de cuissage – la veille du vernissage. Accompagné de son conseiller Philippe Ségalot, le milliardaire a notamment acheté un beau tableau d’Agnes Martin de 1962 (600 000 dollars) chez Pace Wildenstein (New York), trois personnages en silicone de Thomas Schütte (410 000 euros) chez Nelson (Paris) et un diptyque de Laura Owens (180 000 dollars, soit 147 000 euros) chez Sadie Coles HQ (Londres). Ironiquement, certaines galeries abusent même du nom de Pinault comme argument publicitaire. Tel a été le cas d’Alice Pauli (Lausanne), qui a prétendu lui avoir cédé un beau Penone, choix plausible, et, de façon plus improbable, une toile calligraphiée de Fabienne Verdier, assertions démenties par Philippe Ségalot !
Bien que les collectionneurs affamés de sang neuf se soient précipités au premier étage – le plus contemporain – pour la chasse à la dernière star, cette section s’avérait décevante, comparée au feu d’artifice de haut niveau proposé par les modernes du rez-de-chaussée. Mais les acheteurs suivent souvent par panurgisme le buzz ambiant. Pour preuve, la ruée sur les pochades de Nate Lowman, dignes d’un étudiant en deuxième année des Beaux-Arts, chez Maccarone (New York) !
Les stratégies de vente ont varié d’un marchand à un autre. Gagosian (New York) arborait une monumentale pierre verte sertie de Jeff Koons, déjà vendue pour 3,2 millions de dollars (2,6 millions d’euros), ce dans l’espoir de céder les deux autres exemplaires disponibles. D’autres marquaient une préférence pour les musées.
Gisela Capitain (Cologne) refusait ainsi les offres privées, réservant son tableau de Martin Kippenberger pour le Musée d’art contemporain (MOCA) de Los Angeles. Pour donner la primeur à leurs collectionneurs attitrés, certains marchands indiquaient « sold out » dès les premières minutes, au grand dam des amateurs moins bien introduits. Chez White Cube (Londres), on s’interrogeait sur la répartition des photos de Gilbert & George exposées à la Biennale de Venise entre les collectionneurs intéressés. Car aujourd’hui la galerie décide de l’attribution d’une pièce, et l’amateur n’a plus qu’à acquiescer…
Les enseignes repêchées en dernière instance de la liste d’attente ont joué les premiers de la classe comme Continua (San Giminiano, Italie), dont l’espace était dominé par une magnifique sculpture de Chen Zen (430 000 euros). En revanche, malgré les règles strictes imposées par la foire, les galeries de l’étage, supposées de premier marché, s’en sont données à cœur joie dans le second. Même si les poids lourds daignent rarement soigner leurs accrochages, il était surprenant que l’entrée en matière de Barbara Gladstone (New York) se fasse avec deux œuvres d’Alighiero e Boetti et non avec les photos de son artiste Matthew Barney, recluses en arrière-plan. Le second marché courait aussi sur les murs d’Aurel Scheibler (Cologne) avec l’incursion de Paul Klee et Max Beckmann. Sur le mur extérieur d’Arndt & Partner (Berlin-Zurich), un mauvais Kurt Schwitters a d’ailleurs fait tiquer les organisateurs. Sans surprise, le tableau s’est retrouvé en réserve le lendemain du vernissage. On ne peut jouer avec le feu et risquer de perdre sa place au soleil pour une sombre croûte ! Cette promiscuité entre le contemporain et le moderne au premier étage est peut-être le signe avant-coureur de futures associations entre enseignes de premier et second marché. Elle rappelle aussi que l’art contemporain n’est pas extensible. Les galeries sous flux tendu ne peuvent pas toujours assouvir les attentes des nombreux acheteurs affamés. À ces derniers de regarder autre chose que les mauvaises pièces des grands noms ou les jeunes pousses spéculatives.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°218 du 24 juin 2005, avec le titre suivant : Les galeries mènent le bal

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