Dimanche 15 décembre 2019

Dessin

Les fantaisies de Mélanie Delattre-Vogt

La galerie Di Meo présente la première exposition personnelle de la jeune artiste

Le Journal des Arts

Le 18 janvier 2012 - 783 mots

PARIS - Elle a été vue à « Dynasty » en 2010, l’exposition générationnelle du Musée d’art moderne de la Ville de Paris et du Palais de Tokyo. « C’est là que nous sommes tombés amoureux de son travail », relate Martin Schmitt, chargé de rechercher les jeunes pousses à la galerie Di Meo, à Paris.

Mélanie Delattre-Vogt a 27 ans et son trait ne tremble pas. Soigné, minutieux, presque maniaque. Elle a choisi le dessin « car c’est un moyen très immédiat de s’accaparer les choses, dit-elle. C’est juste un crayon qui vient glisser sur une feuille de papier ». Il faut s’approcher, se pencher et puis se perdre dans les compositions. Il faut regarder, à l’intérieur, des choses et des hommes, des animaux et des végétations, s’emmêler, s’embrasser. Mélanie Delattre-Vogt puise son inspiration dans des vestiges oniriques, dans sa grande et sa petite mémoire, dans ses rencontres ou ses simples humeurs, dans la littérature, dans des objets qui l’intriguent, dans des photographies ou des citations. « Ce n’est pas tant la nature de la source qu’une chose qui va faire tilt », ajoute l’artiste.

De sa lecture de Cou coupé court toujours (1), un livre de Beatrix Beck, elle a tiré, pour l’exposition, une quinzaine de dessins comme autant de récits imprécis. Des bouts de corps, le drapé des vêtements, des morceaux d’objets s’enroulent dans des superpositions impossibles, des scénarios aléatoires, comme une récréation ou une petite fête, potentiellement dangereuse. Les hommes, les femmes qui peuplent ses fantaisies n’ont pas de visages. Évadés de la surface de la feuille, voilés d’un tissu ou parfois griffés de noir, ils sont des fantômes, des ombres à l’histoire. « Les visages sont des entrées directes au dessin, explique l’artiste. Ils captent tout de suite l’œil. Le visage a une expression et l’expression donne un sentiment général au dessin. »

Le sang pour sa couleur
Souvent aussi, il manque la fin des bras, des jambes, des mains ou des pieds. Mais la mutilation est délicate, comme un geste de caresse. Les dessins de Mélanie Delattre-Vogt sont des rébus réalisés avec une minutie rituelle, des parenthèses, des indiscrétions qui ont la consistance du secret, de l’énigme. Dans l’un d’eux, on perçoit un corset de femme et un oiseau, bec baissé, ailes déployées, entre le pigeon et le rapace, un sac à main peut-être, le début d’un bras, et la tête d’un tout petit porcelet qui émerge, inquiet, de ce paysage d’enchevêtrements. Le monde de l’artiste est chancelant et raffiné et s’ouvre comme un rêve sur une poésie de l’étrange et du bizarre. Clandestinement coloré, on y trouve des ocres pâles, jaune-brun, une touche de bleu et, souvent, du rouge, qu’elle obtient avec son sang. « J’utilise le sang pour sa couleur et sa matière, explique-t-elle. Quand il devient brun, je le réhumidifie et le mélange au graphite du crayon ou à d’autres pigments, il peut alors donner des couleurs impossibles à obtenir autrement. »

Dans une seconde série, tirée d’un autre livre, la star du dessin est un chien. Qu’il soit allongé sur un transat près d’un palmier, en train de faire le beau, en pleine séance de toilettage ou assis, fier, sur les genoux de son propriétaire, on suit ses aventures, un sourire en coin. Et parfois, c’est le maître qui tire la langue. « J’ai dessiné d’après un livre que le roi de Thaïlande avait fait sur son chien, précise l’artiste. Il s’agit d’une biographie du chien du roi où l’on peut voir le monarque dans son quotidien, en peignoir ou à quatre pattes en train de s’occuper de son chien. C’est saugrenu, ça m’a amusé et en même temps dérangé. Donc j’ai eu envie de dessiner. » Et si les petits formats accentuent l’intimité et la confidentialité des œuvres, leur côté sophistiqué, la surface laissée blanche « est une respiration, confie l’artiste. Elle participe à la composition, comme en musique où le temps du silence fait aussi partie de l’œuvre. «Largo con sordini» [le titre de l’exposition] signifie «large et en sourdine». C’est lorsque vous décidez de jouer moins fort ».

Sur les 30 dessins exposés, 22 ont déjà été vendus à des particuliers, 2 200 euros pièce, une belle somme pour une jeune artiste. « Le Fnac [Fonds national d’art contemporain] a également acquis douze dessins d’une précédente série », ajoute Martin Schmitt, ravi de ce soutien institutionnel. L’on s’attache vite aux petites histoires bizarres de Mélanie Delattre-Vogt.

MELANIE DELATTRE-VOGT, LARGO CON SORDINI

Nombre de dessins : 30
Prix de la pièce : 2 200 €

Jusqu’au 11 février, Galerie Di Meo, 9, rue des Beaux-Arts, 75006 Paris, tél. 01 43 54 10 98, www.dimeo.fr, du mardi au vendredi 10h-13h, 14h30-19h, samedi 10h-19h.

Note

(1) éd. Gallimard, 1967 ; rééd. en 2011 avec des illustrations de l’artiste aux Éditions du chemin de fer.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°361 du 20 janvier 2012, avec le titre suivant : Les fantaisies de Mélanie Delattre-Vogt

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