Dimanche 18 novembre 2018

Les enchères attirent les collections de marchands

Antiquaires et galeristes se séparent régulièrement en salle des ventes de leur stock ou de leurs œuvres personnelles

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 24 janvier 2003 - 2053 mots

De Heinz Berggruen à Ernst Beyeler en passant par Louis Carré, les plus grands marchands ont presque toujours été collectionneurs, parfois involontairement au fil des invendus. Au gré de leurs revers de fortune ou de leur cessation d’activité, antiquaires et galeristes sont souvent amenés à passer leurs biens à l’encan. Les hasards du calendrier ont livré sur le marché six collections de marchands lors du dernier semestre 2002. Cette cohorte sera suivie le 2 avril prochain de la vente du stock de la galerie Blondeel-Deroyan chez Christie’s Londres. Le succès de ces dispersions varie selon qu’il s’agisse d’une collection – clairement distincte du stock –, d’un déstockage ou d’une cessation d’activités. Bien que certaines vacations revêtent le label de “collection”?, la ligne de démarcation entre stock et collection reste toutefois poreuse.

PARIS - Les dispersions de stocks et collections d’antiquaires étaient légion au XVIIIe et XIXe siècles. Celle du marchand-mercier Daguerre, dont le stock fut liquidé en Angleterre faute de clientèle en France, compte parmi les plus célèbres. La première moitié du XXe siècle connaît aussi son lot de ventes, de Seligman (1914) à Marius Paulme (1935-1936) en passant par Founes (1929). Seuls une collection ou un stock retirés de longue date du marché peuvent prétendre au succès. Tel est le cas de la vente des estampes japonaises d’Huguette Berès chez Sotheby’s le 27 novembre 2002. Décevante par rapport aux prévisions, elle fut malgré tout de bon niveau. Huguette Berès distinguait farouchement sa collection personnelle, initiée dans les années 1970, de ses activités marchandes commencées vingt ans plus tôt. “Les collections de marchands sont, comme tout le monde le sait, constituées pour une part d’invendus. La collection d’Ernest Le Véel (trois ventes à Drouot en 1979, 1980 et 1981) relevait de cette catégorie. Celle de ma mère est une vraie collection et non un stock. Une pièce prévue pour la collection n’est jamais entrée dans le commerce”, raconte sa fille Anisabelle Berès. Vendues pour 4 296 815 euros, les planches n’ont pas atteint la fourchette annoncée, entre 4 400 000 et 5 500 000 euros, en raison des estimations trop présomptueuses et d’un changement de goût notable de la part des collectionneurs [lire le JdA n° 161, 20 décembre 2002].
La dispersion par Sotheby’s d’œuvres provenant de l’antiquaire italien Luigi Anton Laura le 27 juin 2001 fut beaucoup plus heureuse. La vente du mobilier de son appartement monégasque totalisa plus de 9 millions d’euros, avec un taux d’invendus inférieur à 20 %, une gageure pour un marchand fort discret – mais toujours actif. “Laura gardait toujours pour lui-même les choses exceptionnelles sans les mettre sur le marché. Il a fait très vite des affaires avec la clientèle anglaise de la Côte d’Azur en vendant des choses moins extraordinaires”, souligne Alain Renner, auctioneer chez Sotheby’s. Les autres antiquaires n’auraient jamais pu bouder cette vente, car on y trouvait des objets irréprochables, qui n’avaient jamais été retouchés ou revernis. Certains meubles ont d’ailleurs été revus à la [dernière] Biennale [des Antiquaires]”. Brice Foisil, directeur du département Mobilier français chez Sotheby’s, insiste sur sa personnalité attachante et un flair esthétique plus que mercantile : “Il y avait quelque chose de très privé dans cette collection. Il a acheté, au-delà de tout réflexe commercial, des œuvres qu’il aimait. Il a acquis beaucoup de pièces à un moment où personne ne les recherchait.”

L’engagement auprès des artistes
Les ventes de stocks s’avèrent porteuses lorsqu’elles accompagnent une cessation d’activités ou un décès, comme ce fut le cas pour le marchand italien Giuseppe Rossi dont les trois vacations en mars 1999 chez Sotheby’s ont atteint un résultat de 20 millions de livres sterling (30,66 millions d’euros) pour un volume estimé à 10 millions (15,33 millions d’euros). Décédé au moment de la vente, ce marchand s’était par ailleurs retiré des affaires vers le milieu des années 1980. “J’ai entendu de vieux antiquaires répéter à l’envi qu’ils s’enrichissaient plus avec ce qu’ils gardaient qu’avec ce qu’ils vendaient. Trente ans plus tard, les invendus d’une époque sont à nouveau au goût du jour”, souligne avec justesse le spécialiste Alexandre Pradère. Bien qu’entachée de scandale, la “vente du siècle” ne fut-elle pas celle des époux Bourdon, qui eurent le bon goût de s’intéresser très tôt au fauvisme, déprécié dans les années 1950 ? Idem pour la vente des tableaux d’André et Henriette Gomès orchestrée par l’étude Briest en juin 1997. Ces galeristes avaient développé une amitié féconde avec les artistes dans une démarche plus sentimentale que commerciale, défendant un Balthus figuratif à l’heure où le dogmatisme de l’abstrait régnait en maître à Paris. Les ventes-fleuves de l’ancienne collection Louis Carré, organisées les 9 et 10 décembre 2002 par Artcurial-Briest-Poulain-Le Fur et Piasa, témoignent également de l’aura d’un galeriste qui avait acquis la quasi-totalité des œuvres directement auprès des artistes. “Il s’agissait au départ du stock de la galerie en activité entre 1938 et 1952. Il a ensuite été divisé par deux, la moitié est restée dans le stock et le reste est demeuré en collection personnelle, divisée en quatre parties. La succession Olga Carré était l’une d’entre elles. Cette collection avait donc été retirée du marché depuis cinquante ans et reflétait davantage un choix d’artistes qu’un choix d’œuvres, explique Patrick Bongers, petit-fils de Louis Carré et directeur actuel de la galerie Louis Carré & Cie. Si j’avais maîtrisé l’ensemble, j’aurais sans doute négocié les grands tableaux pour payer les droits de succession. En tant que marchand, je n’aurais jamais eu le courage de passer un tel ensemble d’un coup. Finalement, la vente a produit l’effet inverse de ce qu’on imaginait. Au lieu de faire effondrer le marché, elle l’a réveillé.” Cette vente fait toutefois figure d’épiphénomène. Les adjudications enregistrées pour certains artistes comme Maurice Estève ou André Lanskoy représentent le triple de ce qu’on peut exiger aujourd’hui en galerie !

Les difficultés des ventes de stock
Le succès de la “collection” Cavalero, anciens galeristes cannois, le 24 octobre 2002, fait figure de miracle. La kyrielle d’artistes de second ordre, savamment valorisée par le catalogue, s’apparentait davantage aux reliquats de leur ancienne galerie, fermée en 1980. L’omission de prix de réserve et l’aguichante remarque quant aux délais de paiement sur trois mois, précisions notifiées en préface du catalogue, expliquent l’absence d’invendus. “Le catalogue est l’outil médiatique qui a contribué au succès de la vente. Celle-ci traitée normalement, on se serait retrouvé avec des œuvres sur les bras sans la moindre enchère. Si nous n’avions pas souligné l’absence de prix de réserve, nous nous serions engagés dans une mission impossible”, reconnaît le commissaire-priseur Cyrille Cohen. On peut d’ailleurs constater qu’à l’exception de quelques Poliakoff de la belle période et d’un engouement pour Paul Mansouroff, les enchères importantes ont principalement gratifié les pièces dites historiques comme les Femmes au bulldog de Picabia ou les Prismes de Sonia Delaunay. Celles-ci relevaient probablement de la collection et non du stock.
Si les ventes de collections, dans une acception élastique, bénéficient d’un fort attrait, celles composées purement de stocks souffrent de prix de réserve dissuasifs et d’un manque de fraîcheur patent. “Ces ventes offrent une marchandise proposée et reproposée. Comme les marchands ont tous plus ou moins les mêmes clients, ils n’ont aucun intérêt à acheter. Le seul argument pour vendre un stock d’antiquaire, c’est de mettre des prix de réserve très bas”, souligne Alexandre Pradère. Les ventes de stocks se départagent en deux catégories, l’une communément appelée “vente montée”, l’autre dotée du label du marchand. Le premier genre est monnaie courante notamment dans les spécialités comme les tapis, où l’intégralité des lots provient généralement d’un marchand. Bien que les maisons de ventes se targuent d’une infime proportion d’objets issus de stocks, peu d’entre elles peuvent échafauder une vente sans le concours des galeries. La chute de plus de 46 % du nombre de lots proposés en vente en 2002 par rapport à 2001, symptôme de la réticence actuelle des particuliers à livrer leurs biens en pâture, conduit les sociétés de ventes à puiser davantage dans les stocks d’antiquaires.
La vente du mobilier provenant de la galerie French & Company chez Christie’s le 24 novembre 1998, et celles en juin et octobre 2002 de John Hobbs chez Phillips, révèlent la difficulté de négocier des stocks. Le mobilier anglais de French & Company a inspiré de belles enchères, générant même quelques records, tandis que le goût français a subi le couperet de l’invendu. Les chiffres de la débâcle sont éloquents : 67 % vendu en lots, 57 % en valeur. La personnalité un tantinet orgueilleuse de Martin Zimet – l’ancien directeur de French & Company –, les rumeurs quant à une garantie de 12 à 15 millions de dollars consentie par Christie’s et le scandale suscité par l’attribution inopinée d’une commode de BVRB à la collection royale ne pouvaient que déstabiliser la vente. Les lots ravalés ont fait l’objet de ventes ultérieures, principalement de gré à gré. La vente du stock d’Yves Mikaeloff le 21 mai 1996 par Christie’s n’a pas non plus été à la hauteur des espérances, 95 % des objets ayant déjà sillonné les ventes publiques. Malgré un très faible taux d’invendus, les pièces de mobilier épousèrent les estimations, elles-mêmes plus que raisonnables. Les tapis connurent des résultats en demi-teinte par rapport à certaines envolées de la vente Davide Halevim, marchand italien qui, après vingt-trois ans d’activités, avait choisi de vendre son stock chez Christie’s en février 2001. “La vente Davide Halevim était très bien montée. Son stock était récent sur les quinze dernières années, mais il avait des tapis dans le goût du temps. Halevim fut le vrai maître d’œuvres de la vente. S’il ne s’en était pas occupé comme il l’avait fait, le produit aurait été inférieur de moitié”, commente un observateur. La vente du stock de la Malmaison, galerie new-yorkaise éclectique spécialisée dans le XIXe siècle et les années 1940/1950, organisée par Christie’s le 27 novembre 2002, fut décevante. Seuls 65 % des lots ont trouvé preneurs, le total de 1,8 million de dollars (1,71 million d’euros) étant bien éloigné des 3 à 4 millions escomptés. Ce marchand sympathique ne travaillait pourtant qu’avec des décorateurs. Les particuliers n’avaient jamais accès à ce magasin qui n’était pas sans rappeler le D&D building, célèbre immeuble new-yorkais entièrement réservé aux professionnels. Ses objets manquaient toutefois de fraîcheur, la quasi-totalité provenant de ventes publiques. “Je n’ai pas d’ennemis, donc cela marchera. Je ne souffre pas de l’animosité ou de la jalousie des autres marchands. Certains objets n’ont pas été vus depuis cinq ans. Au-delà, les particuliers ne se souviennent pas”, déclarait pourtant Roger Prigent, son directeur, avant la vente. 

Constituer des ensembles
Les problèmes de trésorerie de certains marchands et le fléchissement général des affaires en galerie permettent de spéculer sur de nouvelles dispersions. Les rumeurs se multiplient quant aux ventes effectuées en catimini, tels ces quelque quatre-vingt-cinq lots provenant de l’appartement de John Partridge, un des plus grands antiquaires londoniens, vendus chez Christie’s en octobre dernier. Après avoir brutalement suspendu leurs activités en décembre, le grand marchand de tapis et tapisseries Bernard Blondeel et son associé Armand Deroyan comptent livrer à l’encan leur stock estimé à plus de 1,5 million de livres sterling (2 millions d’euros). Les négociations avec Christie’s avaient été engagées dès l’été 2002, la vente étant programmée pour le 2 avril prochain à Londres. Constitué sur trente ans, ce stock comprend une majorité de tapisseries d’une grande fraîcheur de conservation, chose rarissime en vente publique. Le souci de constituer des ensembles complets devrait aussi jouer en faveur des marchands. “Nous avons mis des prix de réserve et des estimations raisonnables, mais, de toute façon, nous ne sommes pas contraints économiquement de vendre”, déclare Bernard Blondeel, qui entend prendre ses distances avec le monde des galeries et ne travailler qu’avec des pièces exceptionnelles. D’autres ventes seraient envisageables. Une suite à la vente Huguette Berès est à présager lorsqu’on sait que les deux cent vingt-neuf pièces proposées ne constituent qu’un tiers de la collection. L’expert Guy Portier, qui en avait assuré l’inventaire en 1995, chiffre l’ensemble à plus de six cents œuvres. Le bon sens commande toutefois de ne pas envahir à court terme le marché d’œuvres que les collectionneurs, aujourd’hui plus réservés, ne sauraient absorber. Cette même sagesse inspire sans doute à Luigi Laura de ne pas se dessaisir pour l’instant de sa belle collection de meubles italiens...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°163 du 24 janvier 2003, avec le titre suivant : Les enchères attirent les collections de marchands

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