Vendredi 13 décembre 2019

Les disparités de l’école de Paris des années 1950

À l’inverse de Dubuffet et de De Staël, la cote de ces peintres peine désespérément à grimper

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 25 octobre 2002 - 1220 mots

À l’inverse de Dubuffet et de De Staël, deux pointures internationales, ainsi que d’une poignée d’autres artistes qui bénéficient d’un engouement de la part de collectionneurs européens, d’autres peintres de l’école de Paris des années 1950 voient leur cote stagner sur le marché français. Ces trois niveaux de collections viennent justifier les différentes fourchettes de prix accordées aux artistes de l’école de Paris des années 1950.

PARIS - “Jean Fautrier, créateur de l’art informel, est un très grand artiste expressionniste. Il n’a jamais voulu aller à New York. Il a eu tort”, tranche le marchand parisien Bernard Prazan, spécialiste de l’école de Paris des années 1950. Sous cette appellation sont réunis des artistes très divers ayant travaillé à Paris entre 1945 et 1960 et, pour la plupart, ayant pratiqué une peinture plutôt abstraite. “Ces années-là ont été un peu occultées par la création américaine, poursuit le marchand. Même si Paris est encore à cette époque le centre artistique mondial, il est clair que c’est le moment du basculement entre la France et les États-Unis.” Par conséquent, les artistes de l’école de New York, à l’exemple de Willem de Kooning et de Franz Kline, ont aujourd’hui la faveur des collectionneurs américains et obtiennent des prix en ventes publiques bien plus importants que les peintres français, dont le marché est essentiellement européen. À deux exceptions près cependant : Jean Dubuffet, artiste emblématique pour lequel il existe un vrai intérêt international, et Nicolas de Staël, dont la reconnaissance mondiale n’est pas étrangère à son séjour aux États-Unis au début des années 1950. Tous deux tiennent le haut de la crête financière. Le premier a énormément produit. Des œuvres signées Dubuffet passent régulièrement aux enchères, de 1 500 euros pour un petit dessin jusqu’à 5 170 000 millions de dollars (5 311 065 millions d’euros), un record atteint en 1990 chez Christie’s, à New York, pour une toile de 1962 intitulée Pèse cheveu. En faveur de Nicolas de Staël joue le phénomène de la rareté, car le peintre, qui est mort jeune, n’a pas beaucoup peint. Il faut compter entre 200 000 et 1,5 million d’euros pour un tableau. Derrière ces deux leaders, quelques noms sortent du lot, tels Soulage, Fautrier, Hartung, Poliakoff, Riopelle, Atlan et Vieira da Silva, dont les prix varient entre 40 000 et 460 000 euros selon le format, l’année et la qualité de l’œuvre. “Estève arrive aussi à obtenir de telles valeurs à Londres, remarque François Tajan, grâce au soutien de grands collectionneurs suisses.” “C’est vrai, approuve Nathalie Jeantet, spécialiste au département Post-war et Contemporary Art chez Christie’s. Estève a une bonne audience en Europe parce que c’est un coloriste remarquable.” “En revanche, rappelle le commissaire-priseur parisien, pour Bazaine, Bissière et les autres, le goût est davantage franco-français. Et si un chef-d’œuvre de Manessier, par exemple, ne vaut pas plus de 50 000 euros, c’est un véritable tour de force de trouver un acheteur.”

Pour l’ensemble de ces artistes français du milieu du XXe siècle, les plus belles œuvres, souvent classées par périodes de création, font les plus gros prix. À partir de ce constat, il semble difficile de définir une cote pour chacun. Si un très beau tableau d’Atlan réalise en moyenne 80 000 euros, ces dernières années, le marché a plutôt été approvisionné par des œuvres de qualité moyenne autour de 40 000 euros. “Les amateurs recherchent ses compositions équilibrées et colorées, avec du cerne noir, et qui généralement prennent tout leur caractère sur des toiles de grand format”, précise Nathalie Jeantet. Le 29 mai, à Paris chez Tajan, une pièce de l’artiste datée de 1957 est montée à 118 000 euros. Selon François Tajan, “cela faisait longtemps qu’on n’avait pas vu une peinture de cette qualité”. Dans la même vente, plusieurs acheteurs se sont battus pour une éblouissante huile sur toile de Lanskoy de 1958, Le Rouge inconciliant, qui s’est envolée à 56 600 euros, un gros résultat pour cet artiste qui, au demeurant, n’est pas sur le devant de la scène.

Les périodes phares
D’après Bernard Prazan, “les plus beaux Atlan datent de 1958 et 1959, juste avant sa mort, au moment où, préparant son exposition pour New York, il a peint dans l’extase, atteignant la plénitude de son œuvre. Une toile de cette période qui apparaîtrait sur le marché vaudrait bien 150 000 euros”. Pour le peintre Fautrier, la série des “Otages”, commencée en 1942, saisissante par sa force politique, reste la plus prisée. Les tableaux de Soulages bien datés de la fin 1950-début 1960 obtiennent de belles enchères, comme le témoigne une Peinture de 1963, adjugée 290 000 livres sterling (462 711 euros) à Londres chez Christie’s le 6 février 2002. La maison de vente a aussi cédé une Composition de Riopelle de 1951 pour 634 000 livres sterling  (1 009 128 euros) le 27 juin de la même année. “C’est un de ses tableaux rares et recherchés qui furent exécutés sur une période brève (1950-1951) pendant laquelle il a utilisé la technique du ‘dripping’, note Nathalie Jeantet. De plus, la toile était restée longtemps dans une famille (la collection de Mme Pierina de Gavardie) avant d’être livrée au marché, et cela compte également.” Cependant, si tous ces artistes ont obtenu récemment quelques prix soutenus, ils ne font pas pour autant l’objet d’un regain d’intérêt particulier.

À la fin des années 1980, ils ont connu les conséquences néfastes de la bulle spéculative : à savoir, une flambée des prix qui n’était pas à la hauteur de leur  réputation puisque, après être retombée comme un soufflet, leur cote n’a pas encore retrouvé aujourd’hui son niveau de 1990. Par exemple, le record de 2 470 000 euros pour une toile de Fautrier reste celui enregistré par une Tête d’otage de 1944, le 25 mars 1990 à Paris chez Guy Loudmer. En fait, les prix de l’école de Paris n’ont cessé de baisser depuis la crise de 1990, pour ne reprendre de la vigueur qu’à partir de 1998. Il existe encore une exception pour Dubuffet et de Staël, les deux seuls artistes internationaux dont les prix – qui n’ont jamais chuté – frisent aujourd’hui les records d’il y a douze ans. Les collectionneurs sont prêts à dépenser des fortunes pour acquérir une œuvre de Dubuffet des années 1960, de la période Paris-Montparnasse par exemple. Chez de Staël, les prix commencent à s’envoler pour des peintures datées d’après 1950, au moment où sa palette s’éclaircit. Christie’s, qui en présente un exemplaire de 1953-1954 le 6 novembre à New York, en attend 1 à 1,5 million de dollars. Intitulée Sicile, la toile de 65,4 x 92 cm qui présente de grands aplats de couleur rouge devrait satisfaire le goût des amateurs. On est pourtant encore loin des montants réalisés pour des œuvres des artistes de l’école de New York des années 1950, qui ont volé la vedette aux peintres français. Pas toujours justement d’ailleurs, si l’on en croit Bernard Prazan, qui se désole qu’”un très grand artiste comme Gérard Schneider ne vale rien (comptez 90 000 euros pour une œuvre majeure) et reste dans l’ombre, alors qu’il a grandement impressionné et influencé Franz Kline et Willem de Kooning”. À titre de comparaison, les prix pour le meilleur de la production de ces deux artistes américains avoisinent les 2 millions de dollars pour Kline et le double pour de Kooning.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°157 du 25 octobre 2002, avec le titre suivant : Les disparités de l’école de Paris des années 1950

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