Analyse

Les collectionneurs se dépêchent de vendre

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 19 septembre 2007

De nombreux amateurs d’art, dont François Pinault, proposent des œuvres à des estimations corsées pour les vacations de mai à New York.

Jamais vendeurs n’auront été aussi gourmands.
Jamais estimations n’auront été aussi délirantes que dans les ventes new-yorkaises d’art contemporain de mai. Comme le remarque le courtier Philippe Ségalot, les collectionneurs sentent qu’il est bon de vendre aujourd’hui. Avant, sans doute, que les choses ne se gâtent.
L’abondance d’œuvres sur le marché donne lieu à de lourds catalogues, un brin ennuyeux comme chez Sotheby’s, totalement chaotique chez Christie’s. Cette dernière annonce un prévisionnel d’environ 100 millions de dollars (76,5 millions d’euros) pour sa vente du 11 mai, perspective proche du record de 102,1 millions de dollars enregistré par l’auctioneer le 11 mai 2004. Selon une source parisienne, le propriétaire de la maison, François Pinault, a nourri son écurie avec un Flowers (1965) d’Andy Warhol, estimé audacieusement 7-10 millions de dollars. Plus qu’un arbitrage de sa collection, le milliardaire breton cherche peut-être à renflouer les caisses en attendant le verdict du procès Executive Life et le rachat du Palazzo Grassi (lire p. 36).
Le négoce parisien a longtemps imputé à Pinault l’Autruche de Maurizio Cattelan (1997), proposée pour 1,2-1,6 million de dollars. De bonne source, la pièce viendrait plutôt de la collection Bernard Herbo, vendeur de l’emblématique Nona Ora en 2000. Pour l’anecdote, l’oiseau empaillé valait
autour de 50 000 francs à la galerie Emmanuel Perrotin (Paris) en 1997, avant qu’un exemplaire ne décroche 240 000 dollars chez Christie’s en novembre 2000. En gros, l’estimation a aujourd’hui été multipliée par quatre, tout comme le prix de la Nona Ora entre sa première entrée en vente publique en 2000 et son nouveau passage en 2004 ! Surfant sur les records du mois de novembre, le catalogue de Christie’s regorge d’ailleurs de Cattelan avec Mini Me, proposée pour 350 000-400 000 dollars par le producteur de cinéma américain Stavros Merjos, et Franck et Jamie, commissionnée, semble-t-il, par le collectionneur américain Joel Mallin pour l’estimation de 1,4-1,8 million de dollars. À titre indicatif, cette pièce aurait coûté environ 400 000 dollars chez Marian Goodman (New York) en 2002.
On relève un toupet similaire dans l’estimation du Briey (Concrete Cabin) de Peter Doig, vendu pour 160 000 dollars en 2000 et estimé cette fois 600 000-800 000 dollars. La présence d’un tableau presque jumeau dans l’exposition londonienne « The Triumph of Painting » du collectionneur-marchand Charles Saatchi justifie-t-elle une telle culbute ? La vente compte aussi un autre money maker, le Belge Luc Tuymans, avec un sujet difficile baptisé Sculpture (500 000-700 000 dollars). Vendue par le producteur américain Scott Rudin cette œuvre pourrait, d’après Philippe Ségalot, dépasser le million de dollars.
Estimée 63 à 86,9 millions de dollars, la vente de Sotheby’s le 10 mai joue aussi une carte corsée. La Liz cramoisie de Warhol, vendue par le marchand américain Irwin Blum, en est un exemple criant. L’estimation de 9 à 12 millions de dollars terrasse l’adjudication de 4 millions de dollars obtenue par une Liz bleue cédée par le marchand français Patrice Trigano chez Christie’s en novembre 2000. L’estimation de 5 à 7 millions de dollars pour John, un Chuck Close de 1971-1972, issu de la collection de feu Robert B. Mayer, fait aussi tiquer. Ultime aberration, la mise de 400 000-600 000 dollars pour une « Ruche » de Tom Friedman.
Un prix ahurissant motivé par l’intérêt de la galerie new-yorkaise Acquavella pour son travail. Car aujourd’hui de nouveaux acteurs portent les prix à des niveaux ahurissants : les marchands et
collectionneurs d’art moderne, versés depuis peu dans le filon lucratif du contemporain.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°214 du 29 avril 2005, avec le titre suivant : Les collectionneurs se dépêchent de vendre

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