Vendredi 14 décembre 2018

Art moderne et contemporain

Les artistes latino-américains plébiscités

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 6 février 2004 - 1183 mots

Les collectionneurs sud-américains font sérieusement monter la cote de leurs artistes vendus principalement dans les vacations spécialisées de New York.

 PARIS - Les ventes à thème de « Latin American Art », dont Christie’s et Sotheby’s se sont fait une spécialité à New York, ne sont pas récentes. En effet, la première du genre a eu lieu en 1977 à l’initiative de Sotheby’s. Elle rassemblait des peintures, dessins et sculptures d’artistes modernes et d’après guerre ayant pour point commun leur origine latino-américaine. Ces artistes ayant eu pour la plupart une carrière aux États-Unis et en Europe, un large public international s’est porté acquéreur et le succès a été immédiat. Des vacations régulières se sont mises en place dès l’année suivante au rythme de deux par an, en mai et novembre, toujours à New York. Christie’s emboîte le pas en 1981. Il peut sembler étrange de réunir tant d’artistes aux sensibilités différentes et aux destins dissemblables dans une vente thématique au seul motif qu’ils ont la même origine. « C’est pourtant la meilleure façon de leur donner une visibilité et, par expérience, ils se vendent mieux ainsi », explique Kirsten Hammer, directrice du département Latin American Art chez Sotheby’s. Depuis, « ce marché a eu comme tous les autres des hauts et des bas, mais, à présent, il est en pleine croissance », observe Ana Sokoloff, directrice du département Latin American Art chez Christie’s. Les prix records pour plusieurs artistes se sont dernièrement succédé. En haut de l’affiche on trouve un Autoportrait de Frida Kahlo qui a dépassé les 5 millions de dollars (plus de 4 millions d’euros) le 31 mai 2000 chez Sotheby’s à New York, soit le record pour l’artiste et pour un tableau réalisé par une artiste femme. Ces cinq dernières années, ce marché a été dynamisé par une forte expansion économique dans plusieurs pays d’Amérique latine, en particulier le Mexique. Et si les collectionneurs latino-américains ont toujours été les gardiens de leur patrimoine national artistique, ils ont dorénavant davantage de pouvoir d’achat.
Les particuliers mexicains sont les plus gros acheteurs. Et quand ils n’emportent pas les lots, ils sont la plupart du temps enchérisseurs. Les artistes mexicains Frida Kahlo, Diego Rivera ou Rufino Tamayo ont leur faveur, mais aussi les Chiliens Roberto Matta et Claudio Bravo ainsi que toutes les têtes d’affiche internationales d’origine sud-américaine. Le marché mexicain est si fort que des enchères records ont même été atteintes pour les artistes dont les œuvres n’ont pas le droit de sortir du territoire mexicain en vertu d’une loi sur la protection du patrimoine national. Chez Sotheby’s et Christie’s, on n’hésite pas à inscrire aux catalogues de vente des lots interdits de sortie du territoire, tableaux qui ne sont pas pour autant boudés ou vendus avec une décote, au contraire. La preuve en est le très expressionniste Prometeo de 1944 par José Clemente Orozco, d’une qualité exceptionnelle, conservé dans une collection privée à Mexico et classé par l’État mexicain comme chef-d’œuvre
culturel. Il a été acquis sur photo par un particulier mexicain (lequel a durement bataillé contre ses compatriotes) pour 534 400 dollars (432 000 euros) le 19 novembre 2003 chez Sotheby’s à New York, soit 200 000 dollars de plus que son estimation haute et un record pour l’artiste. À titre de comparaison, le précédent record, battu de plus de 42 %, remonte au 23 novembre 1992. Et, le 27 mai 2003 chez Sotheby’s, une peinture inédite d’Orozco, intitulée Acordadas y Zapatistas et accessible sur le marché international, était montée jusqu’à 366 400 dollars (296 200 euros), soit le 3e prix pour l’artiste. « Les œuvres importantes d’Orozco sont plutôt rares. Beaucoup sont d’ailleurs dans les musées et il est peu courant de voir passer deux pièces majeures la même année sur le marché », note l’expert de Sotheby’s.

Influence de Matta
Une clientèle américaine (la plus active réside sur la Côte ouest et au Texas) et européenne contribue aussi à faire monter les prix depuis quelques années. « L’art moderne classique est devenu tellement cher que de nombreux collectionneurs se tournent vers des domaines de collection plus accessibles », remarque Kirsten Hammer. « Les artistes latino-américains ont été au centre de nombreuses foires et expositions internationales, et ont figuré dans diverses publications, ce qui a contribué à accroître leur notoriété et à mieux les faire connaître du grand public », ajoute Ana Sokoloff. Roberto Matta a eu une l’influence incontestable sur les artistes de New York comme Robert Motherwell et Jackson Pollock. Ses œuvres des années 1940, incluant les toiles réalisées à Paris et à New York, atteignent de meilleurs prix que celles exécutées dans les années 1960. Les artistes d’après guerre qui marquent les palmarès comme les Vénézueliens Jesús-Rafael Soto et Gertrude Goldsmith (Gego), le Colombien Fernando Botero, les Brésiliens Sérgio Camargo ou Lygia Clark, entraînent dans leur sillage la jeune génération notamment représentée par Cildo Mereiles, Tunga, Beatriz Milhazes et Julio Galán. « Les fortes enchères créées par les collectionneurs d’Amérique latine, qui soutiennent beaucoup leurs artistes, attirent l’attention et attisent l’intérêt du marché international », rapporte également l’expert de Christie’s.

New York place de choix
En France, quelques-uns de ces artistes apparaissent en vente publique. « Roberto Matta et Wifredo Lam, par leur appartenance au mouvement surréaliste, qui est au sommet de sa gloire, se vendent aussi bien en Europe et y séduisent autant d’acheteurs qu’en Amérique du Sud, même si Sotheby’s et Christie’s ont le marché bien en main », remarque l’expert Martin Guesnet de la maison de ventes Artcurial. Le singulier peintre figuratif Botero est présent également dans toutes les ventes européennes. Hommage à Van Gogh, une huile sur toile de Botero datée de 1970, a été adjugée 113 000 euros, le 2 juillet 2003 à Paris chez Cornette de Saint Cyr. Mais les plus grosses enchères sont toujours enregistrées à New York. « Avant de mettre une œuvre sur le marché, on étudie son potentiel de vente selon le lieu. Et si nous sentons qu’un tableau de Frida Kahlo ou de n’importe quel autre artiste se vendrait mieux en dehors de nos vacations thématiques de New York, nous n’hésitons pas à le proposer dans une autre de nos salles », indique Ana Sokoloff, qui reconnaît que, « traditionnellement, New York reste une place de choix pour ces artistes. »
La vente Breton a pourtant produit le contre-exemple. En avril 2003 à Drouot, deux dessins surréalistes au crayon de la fin des années 1930 par Matta ainsi que deux œuvres signées Rivera (Cheminée, une petite huile et crayon sur toile, et Les Vases communicants, une gouache sur papier marouflé sur toile) ont obtenu de très bons prix, entre 176 000 et 322 000 euros. «  Les résultats très élevés pour Rivera et Matta dans la vente Breton sont dus à la provenance et ont été achetés aussi bien par des Français que des Américains », commente l’expert de la vente, Marcel Fleiss, qui précise : « S’il y a des œuvres majeures de Matta en France, il n’existe pas à ma connaissance de tableau de Diego Rivera. »
Décidément, le marché est plus étoffé outre-Atlantique.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°186 du 6 février 2004, avec le titre suivant : Les artistes latino-américains plébiscités

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