Jeudi 13 décembre 2018

Le retour des tableaux anciens

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 1 juillet 2004 - 1491 mots

Le marché des tableaux anciens se réveille après une année 2003 plutôt morose. Si les tableaux exceptionnels se disputent sur des sommets de prix, les œuvres moyennes sont définitivement boudées.

Le premier semestre 2004 s’annonce sous de bons augures. Les prix des tableaux anciens ont tendance à dépasser allègrement les prévisions, même lorsque les ventes semblent tièdes. Chez
Sotheby’s, le marchand Richard Green a déboursé 8,6 millions d’euros pour une scène d’hiver de Hendrick Barentz Avercamp. Les ventes de mi-saison à Londres en avril se sont aussi bien déroulées. Le produit de vente estimé de Sotheby’s d’1,6 million d’euros a quasiment doublé. L’optimisme est tel que Sotheby’s prenait le risque de présenter pour 1 à 1,5 million de dollars le Baron de Besenval dans son salon de compagnie d’Henri-Pierre Danloux, un artiste français peu connu, le 27 mai à New York. « C’est inhabituel, mais il faut se jeter à l’eau. Ce tableau avait été vendu par un marchand américain en 1986 autour d’un million de francs. Vingt ans plus tard, il n’est pas anormal de le présenter à un million de dollars », murmurait avant la vente Nicolas Joly, spécialiste chez Sotheby’s Paris. Le tableau a finalement été adjuré 2,4 millions de dollars. Dans l’hexagone, la peinture française a enregistré de très bons scores, même en province. Le 14 mars, la société Chenu-Scrive à Lyon adjugeait pour 470 000 euros un Enlèvement d’Orithye de François-André Vincent à un marchand londonien. Le 20 avril à Bordeaux, les Grâces couronnant l’Amour de Nicolas Colombel obtenait 120 000 euros. « Il y a encore trois ans, on ne voyait pas dans une petite vente de Poitiers des marchands américains, rappelle Laure Pouzol de la galerie parisienne Didier Aaron. Maintenant ils y sont tous, ce qui dope les prix. Raréfaction oblige, un marchand sillonne les ventes et les inventaires en province. » L’étranger aussi. Le galeriste parisien Éric Coatalem est allé quinze jours aux États-Unis l’automne dernier. Il a pu acheter le grand portrait de Nicolas de Largillierre qui figurera sur son stand de la Biennale des antiquaires, grâce au taux de change favorable aux Européens. Si les ventes de juin et décembre 2003 avaient quelque chose de poussif, celles de juin 2004 étaient plus roboratives. Piasa proposait notamment le 25 juin une Nature morte au bouquet de fleurs sur cuivre d’Ambrosius Bosschaert l’Ancien pour une estimation de 800 000 à un million d’euros.
Le marché des tableaux anciens se situe surtout en Grande-Bretagne et aux États-Unis où les  musées sont parmi les plus actifs à l’image du Getty qui a acheté le Titien du groupe AXA que le Louvre n’a pas su conserver en France. Le courtier parisien Étienne Breton a effectué la moitié de ses transactions l’an dernier avec les institutions. Le marchand hollandais Bob Haboldt est plus tempéré : « J’ai l’impression que la génération actuelle de conservateurs ou de directeurs de musées américains est plus intéressée par l’art des XIXe et XXe siècles que l’art ancien. En revanche, comme les particuliers achètent toujours de l’ancien, les directeurs de musées attendent les donations. »

Timide apparition de la peinture française
Si les marchands de mobilier ont su constituer un cartel fort pour faire de Paris la place pour le mobilier, tel n’est pas le cas du tableau. Contrairement aux enseignes londoniennes sous perfusion bancaire, la plupart des galeries françaises travaillent avec leurs capitaux propres qui, par la force des choses, ne sont pas extensibles. En 2003, seules les enseignes solides s’en sont tirées. Pour les bonnes galeries françaises, les clients américains représentent habituellement 30 à 40 % du chiffre d’affaires. Leur manque d’appétit conjugué à la disparité dollar/euro s’est largement fait sentir. Depuis la Foire de Maastricht en mars dernier, les signes d’une légère amélioration apparaissent mais les opérations restent longues et compliquées.
La peinture française n’apparaît que timidement sur le marché international. « Dans la peinture française, les amateurs recherchent le décoratif comme Hubert Robert ou Jean-Baptiste Oudry. Mais si jamais un beau Boucher ou un Fragonard venait sur le marché, ça ferait de gros prix », déclare l’expert Chantal Mauduit. Les prix d’Hubert Robert et de Claude-Joseph Vernet ont effectivement observé des hausses spectaculaires. En mars dernier, une fantaisie architecturale d’Hubert Robert s’autorisait 380 000 euros, le triple de son estimation, chez Beaussant-Lefèvre. En juillet 2003 chez Sotheby’s, une paire de toiles représentant Le Calme et la Tempête par Vernet a obtenu 2,1 millions de livres. En revanche le goût français classique ne fait plus recette. La paire de paysages de François Boucher que Sotheby’s proposait pour un million de dollars est restée sur la touche en
décembre dernier.
Les vedute, vues plaisantes principalement de Venise, ont enregistré des bonds spectaculaires. Des vues d’Italie qui, voilà dix ans, se situaient autour de 150 000 dollars prétendent à plus d’un million aujourd’hui. En juin 2002 chez Piasa, une paire de toiles de Francesco Tironi a grimpé de son estimation de 30 000 euros pour atteindre 206 000 euros. « Nous l’aurions vendu, il y a encore six ans, entre 60 000 et 90 000 euros », confie ChantalMauduit. Chez Sotheby’s, une Vue de la place de la Seigneurie à Florence de Giuseppe Zocchi a été acquise par la galerie Bernheimer Colnaghi pour 1,2 million de livres sur une estimation de 300 000 livres. Christie’s affiche le 7 juillet à Londres une vue de la Piazza del Popolo de Vanvitelli pour 1 à 1,5 million de livres.
Les collectionneurs de peinture hollandaise et ceux de peinture flamande sont sensiblement différents. « La marchandise classique de 20 000 à 150 000 livres reste stable et facile à vendre. Les prix ont progressé, mais sans boom spectaculaire », observe Nicolas Joly. Le trio gagnant hollandais
se compose souvent de Peter Claesz, Jan Steen et Jan Van Goyen.
La peinture espagnole reste encore méconnue en France. Il n’est qu’à voir l’indigence de la section ibérique du musée du Louvre. Sotheby’s compte organiser en décembre à Londres sa première vente d’art espagnol ancien avec une petite centaine de lots. Certains noms déchaînent de surprenantes passions, comme Luis Melendez, peintre très décoratif du xviiie siècle, nanti coup sur coup de records chez Christie’s. En décembre 2003, Melendez obtient plus d’un million de livres pour La Rue d’Alcala à Madrid. Le mois suivant, on le retrouve pour plus de 4 millions de dollars pour une nature morte. Des prix délirants à côté de la belle toile de Francisco de Zurbarán que le Britannique Agnew’s proposait pour 3 millions d’euros à Maastricht.
Malgré les 45 millions de livres obtenus par le Massacre des Innocents de Pierre Paul Rubens en 2002 ou les 25,5 millions de dollars de la Descente des limbes d’Andrea Mantegna en 2003, la peinture ancienne reste sous-cotée par rapport à l’art moderne et contemporain.

Prochaines ventes - 7-8 juillet : LONDRES, Sotheby’s, New Bond Street, tél. 00 44 207 293 50 00. - 7 juillet : LONDRES, Christie’s, King Street, tél. 00 44 207 839 90 60. Experts à Paris (sur rendez-vous) - Gérard Auguier, 21 rue de Verneuil, VIIe, tél. 01 42 60 49 29. - Marie-Hélène Cazaux, 6 rue d’Amboise, IIe, tél. 01 47 03 32 90 ou 06 67 68 07 93. - Patrice Dubois, 16 rue de Provence, IXe,tél. 01 45 23 12 50. - René Millet, 4 rue de Miromesnil, VIIIe, tél. 01 44 51 05 90. - Cabinet Éric Turquin (É. Turquin, C. Mauduit, P. Étienne), 69 rue Sainte-Anne, IIe, tél. 01 47 03 48 78. Galeries à Paris - Artemis Fine Arts (sur rendez-vous), 136 rue du Faubourg Saint-Honoré, VIIIe, tél. 01 53 96 60 60. - Galerie Didier Aaron, 118 rue du Faubourg Saint-Honoré, VIIIe, tél. 01 47 42 47 34. - Blondeau & Associés (M. Blondeau, A. Pradère, É. Breton), 346 rue Saint-Honoré, VIIIe, tél. 01 44 77 98 90. - Galerie Canesso, 8 rue Rossini, IXe, tél. 01 40 22 61 71. - Galerie Frédérik Chanoit, 12 rue Drouot, IXe, tél. 01 47 70 22 33. - Galerie Éric Coatalem, 93, rue du Faubourg Saint-Honoré, VIIIe, tél. 01 42 66 17 17. - Galerie Haboldt & Co, 70 rue du Faubourg Saint-Honoré, VIIIe, tél.01 42 66 44 54. - Galerie de Jonckheere, 100 rue du Faubourg Saint-Honoré, VIIIe, tél. 01 42 66 69 49. - Galerie Jacques Leegenhoek, 35 rue de Lille, VIIe, tél.01 42 86 85 51. - Galerie Emmanuel Moatti, 84 rue du Faubourg Saint-Honoré, VIIIe, tél. 01 44 51 67 67. - Galerie Virginie Pitchal, 40 rue Jacob, VIe, tél. 01 42 61 16 33. - Galerie Sarti, 137 rue du Faubourg Saint-Honoré, VIIIe, tél. 01 42 89 33 66. - Galerie Maurice Segoura, 14 place François Ier, VIIIe, tél. 01 42 89 20 20. - Galerie Talabardon & Gautier, 134 rue du Faubourg Saint-Honoré, Paris VIIIe, tél. 01 43 59 13 57. - Galerie Claude Vittet, Le Louvre des Antiquaires, 2 place du Palais-Royal, Ier, tél. 01 42 60 11 39.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°560 du 1 juillet 2004, avec le titre suivant : Le retour des tableaux anciens

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