Lundi 10 décembre 2018

Tuilleries

Le Pavillon des antiquaires perdu dans la déco

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 14 avril 2006 - 741 mots

Ce glissement vers un XXe siècle kitsch milite pour un retour de l’art ancien au salon.

 PARIS - Design ou déco ? La lisière se révèle parfois poreuse, comme en témoigne la dernière édition du Pavillon des antiquaires organisée à Paris du 25 mars au 2 avril. Habitué à des propositions plus rigoureuses et toniques, le salon s’est dévoyé dans une vague déco-kitsch de mauvais aloi. Certes, une trentaine d’exposants ont résisté à cette dérive en campant sur leur partition. Variation sur un même thème chez Downtown (Paris) avec des meubles réalisés par Pierre Jeanneret pour Chandigarh. Andante chez Yves Gastou (Paris), qui a plongé jusqu’au cou dans les seventies. Petite musique de chambre chez Yves Macaux (Bruxelles) ou Franck Laigneau (Paris).
Les impétrants milanais Daniella Balzaretti et Rossella Colombari ont en revanche failli à leur réputation avec des accrochages fourre-tout. C’est plutôt du côté de Pegaso (Milan), de la Galerie Italienne (Paris) ou d’HP Antiquités (Paris) qu’il fallait guetter le véritable esprit transalpin. « Esprit es-tu là ? » pouvait-on se demander devant le stand digne de L’Îsle-sur-la-Sorgue de Soubrier (Paris) ou les meubles cornus, tendance « retour de safari », de Michel Haillard chez Omagh (Paris). Rares ont aussi été les jeunes marchands capables de rivaliser avec le panache de Brocéliande (Paris), dont l’ambiance cinétique révélait de très beaux luminaires de Julio Le Parc.
La déferlante déco a enfin déteint sur les exposants en peinture, avec une épidémie d’œuvres moyennes mais commerciales de Tom Wesselman. Cette section a accusé une baisse sévère de niveau, imputable notamment au départ de certains marchands pour Art Paris et le Salon du dessin. Les regards les plus aiguisés ont néanmoins repéré chez Darga & Lansberg (Paris) deux très beaux Vasarely de 1955 et 1957 (65 000 euros chaque), cédés aussi rapidement que deux autres spécimens de l’artiste proposés par la galerie sur Art Paris une semaine auparavant. De même, une belle œuvre sur papier de François Rouan s’est détachée de l’ensemble harmonieux déployé par Jacques Elbaz (Paris). La galerie Hopkins-Custot (Paris) a, de son côté, misé sur le bon cheval en vendant trente-sept œuvres du Britannique Marc Quinn. Ce carton permettra sans doute à la galerie de recruter prochainement d’autres artistes contemporains. Les marchands pointus comme Le Minotaure (Paris) ou la Galerie des Modernes (Paris) ont toutefois fait figure d’ovnis. « On a bien travaillé car le marché est fort, mais, avec un meilleur positionnement, cela aurait été mieux. On s’est senti en décalage », convient Vincent Amiaux de la Galerie des Modernes. Les marchands qui ne se sentent plus en phase avec la tonalité de la foire pourraient ainsi basculer vers le Salon des beaux-arts, que Patrick Perrin prévoit du 14 au 17 septembre.

Revival Fahri
Bien que le Pavillon arrive assez tard dans la saison, après le jackpot de Maastricht, le boom d’Art Paris et la bonne tenue du Salon du dessin, le commerce y fut globalement actif. Certains exposants ont toutefois pointé un faible flux de visiteurs, dû aux intempéries et manifestations anti-CPE. La météo et les conflits sociaux ont bon dos ! Plus qu’une baisse du nombre des visiteurs, mieux vaut parler d’un glissement de la qualité des acheteurs. À offre déco, clientèle déco ! Une grande partie des transactions se sont du coup opérées entre marchands et décorateurs. Ainsi Jousse Entreprise (Paris), qui a prestement vendu son salon modèle Élysée de Pierre Paulin (50 000 euros) à un amateur français, a-t-il acheté une tapisserie d’Agam chez Jeanniard-Rivière (Paris). Et le décorateur Jacques Grange a raflé les meubles de Karl Springer sur le stand très soyeux de Chahan Minassian (Paris) pendant que son confrère Pierre Passebon optait pour une table de milieu de Jean-Claude Fahri chez Jean David Botella (Paris). Enfin, un « grand décorateur parisien » a emporté chez Yves Gastou (Paris) un bureau-table à jeu bleu outremer de Fahri daté de 1978. Le revival de ce frère d’armes de César est en marche !
Si le Salon du dessin pêche par frilosité envers le moderne, le Pavillon souffre, lui, de l’excès inverse. Le repli exclusif sur le XXe siècle se révèle périlleux, car le régiment de bons marchands susceptibles de remplir un salon parisien reste limité. Pour redresser la barre, les organisateurs devront réintégrer les tenants du XVIIIe siècle et de la peinture ancienne, lesquels n’ont pas été sollicités cette année. La leçon donnée par Maastricht en mars est imparable : le salut repose sur la mixité.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°235 du 14 avril 2006, avec le titre suivant : Le Pavillon des antiquaires perdu dans la déco

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