Photojournalisme

Le nouvel engouement pour la photographie de presse

Le Journal des Arts

Le 21 novembre 2003

Depuis quelques années, la cote des reporters a été multipliée par trois. Cartier-Bresson, Capa, Dorothea Lange figurent parmi les photographes les plus recherchés.

PARIS - Depuis quelques années émerge une tendance nouvelle qui introduit le photojournalisme sur le marché de l’art. À Drouot, quelques vacations spécialisées ont été organisées ; les cimaises de Paris Photo présentent régulièrement des images parues dans les journaux et plusieurs records ont été enregistrés aux États-Unis en ventes publiques. Envisager un marché du photojournalisme pose plusieurs problèmes, de définitions, de critères, ainsi que de transparence.
Cette approche vise à affirmer les qualités artistiques des photojournalistes, soit à réévaluer les photographies d’information et de documentation destinées à la presse pour leur donner le statut d’œuvres d’art. La première difficulté consiste à trouver une acceptation de la détermination même de photojournaliste. « Au départ et d’un point de vue légal, il s’agit d’un photographe qui gagne plus de 51 % de ses revenus dans la presse, et qui est donc généralement titulaire d’une carte de presse, observe Léon Herschtritt, ancien photojournaliste aujourd’hui expert et marchand de photographies. Il se sert de son appareil pour montrer ce qui se passe dans le monde et participer à l’information. » Pour efficace qu’elle est, cette définition est toutefois nuancée par Christian Caujolle, le directeur de la Galerie Vu, à Paris : « À l’intérieur de ce métier, je distingue deux choses que sépare une frontière floue. Il y a d’une part les reporters qui couvrent l’actualité immédiate, d’autre part les photojournalistes qui pratiquent selon moi une photographie plus documentaire, passant davantage de temps sur un sujet ou sur un thème. Parmi ces photographes qui auscultent le réel, existent des artistes qui sont des auteurs, ont une écriture très personnelle et trouvent tout naturellement leur place sur le marché de l’art. Personne ne peut nier que Cartier-Bresson est un artiste ! » Mais Cartier-Bresson justement, qui est sans doute le plus recherché dans ce domaine, est-il un photojournaliste ? « Il a travaillé seul, comme un auteur, rappelle la galeriste Agathe Gaillard (Paris). De nombreux photographes aujourd’hui célèbres comme Riboud, Boubat ou Charbonnier ont, tout comme lui, gagné leur vie grâce aux journaux. C’était à l’époque le seul moyen d’être photographe. On ne peut pas considérer Kertész comme un photojournaliste, il a pourtant travaillé dans les années 1930 pour le magazine Vu. »
Que le fait d’avoir publié des photographies dans la presse soit le facteur déterminant pour l’appellation « photojournalisme » n’empêche pas que la plupart des images sont choisies par les journaux pour leurs valeurs démonstratives et illustratives d’un événement ou d’un texte. Si leurs qualités artistiques ne prévalent pas forcément à leur impression, elles sont néanmoins nécessaires à leur valorisation par le marché de l’art. Christian Caujolle distingue deux catégories d’œuvres sur le marché : « Il y a tout naturellement une place pour les écritures très personnelles, fortes : celles des auteurs. Sebastiao Salgado vend depuis le début des tirages en nombre aux États-Unis, car les collectionneurs achètent une esthétique qui leur plaît. De la même manière, après la Biennale de Venise 2001, les photographies de Christina Garcia Rodero sur le Vaudou ont été immédiatement demandées en très grands tirages en raison de leurs qualités plastiques. Il y a également sur le marché des documents qui sont des icônes du monde contemporain, valorisées par l’importance qu’a eu l’image au XXe siècle. Elles sont rarement signées, et le collectionneur achète alors un objet. » Des images telles que Mort d’un soldat républicain de Capa, Migrant Mother de Dorothea Lange ou encore le légendaire Portrait de Che Guevara par Korda illustrent parfaitement cette seconde catégorie. Il existe un nombre difficilement évaluable d’épreuves inégales de ces photographies, situation qui répond à une importante demande de la part du public. « Je considère que j’ai fait dix grandes photographies dans ma vie, explique Léon Herschtritt. Depuis trente ans, l’une d’entre elles, un portrait du général de Gaulle, est publiée presque chaque semaine quelque part dans le monde. J’ai vendu très souvent cette photographie à des particuliers qui la désiraient, d’une part parce qu’ils l’aimaient, de l’autre parce qu’ils la connaissaient. Vendre une image à un collectionneur, en galerie ou aux enchères, c’est lui apporter une deuxième vie. Le photographe maîtrise mieux cette seconde existence, car il peut contrôler les tirages alors qu’il n’a pas de pouvoir sur sa publication dans la presse. »

Des icônes du monde contemporain
La trop récente arrivée du photojournalisme dans les salles de vente françaises ne permet pas encore de connaître l’influence de la diffusion sur la cote d’une image. Parmi les six photographies de Léon Herschtritt passées en vente publique à Paris ces deux dernières années, cinq ont été ravalées, dont le fameux portrait du général, tandis qu’une vue de Berlin estimée 5 500 francs (840 euros) a été vendue 12 000 francs (1 830 euros).
Quand l’épreuve est achetée directement auprès du photographe, sa rareté, ses qualités et son authenticité sont généralement connues. Ces caractères peuvent être moins évidents en vente publique. « Il faut être absolument exigeant sur la qualité des épreuves, qui doivent être impeccables, en nombre limité et signées », affirme Christian Caujolle. « La signature est le seul moyen que détient un photographe pour montrer son accord. Il cautionne ainsi l’épreuve, sa mise en vente, et touche ce qui lui revient », confirme Agathe Gaillard. La signature est un moyen non négligeable de lutter contre les épreuves de lecture et autres tirages réalisés par les journaux et destinés à la reproduction, souvent de qualités diverses, qui affluent sur le marché. « Ces épreuves de lecture ne sont pas des tirages de collection, elles n’ont pas été faites dans l’idée d’être conservées et n’ont souvent pas été validées par le photographe, rappelle Agathe Gaillard. Le photojournaliste est par essence loin et ne peut pas tout contrôler. Cartier-Bresson, par exemple, partait quelquefois en voyage pendant deux ans. Il envoyait ses pellicules à Magnum qui développait ses planches contact. Les images qui pouvaient être utilisées tout de suite en raison de l’actualité passaient dans la presse, tandis que d’autres ont attendu leur heure. Cela nuance la notion de vintage, mais pas celle d’authenticité. »

L’authentification par la signature
À la fin des années 1970, le marché de la photographie s’est construit sur des artistes que l’on peut aujourd’hui aussi bien appeler photojournalistes que photographes d’art, cette distinction semblant bien superflue en regard des Cartier-Bresson, Doisneau, Bravo, Boubat, Riboud, Gibson…. Pour le marché de l’art, le photojournalisme n’est pas un domaine en soi, « il devrait dans ce qu’il a de meilleur s’inscrire dans toutes les périodes historiques, au même titre par exemple que la photographie d’architecture », confirme Christian Caujolle. Les collections spécialisées sont d’ailleurs peu nombreuses, les amateurs de clichés s’y intéressent toutefois, montrant une grande curiosité pour les images de la Seconde Guerre mondiale par exemple. Comme souvent en matière de photographie, les places fortes du photojournalisme sont aux États-Unis, principalement à New York. C’est là qu’ont été enregistrés la plupart des prix records tels que les 94 177 euros réalisés par Cuba (1934), d’Henri Cartier-Bresson. « Le tirage était sans doute très beau, mais aucun Français n’aurait payé ce prix-là qui est délirant ! », assure Agathe Gaillard. De fait, en France comme à l’étranger, le photojournalisme s’inscrit très souvent dans des ventes générales. « Le marché se développe en Europe, constate Christian Caujolle. Si l’on veut pouvoir organiser dans l’avenir de vraies ventes spécialisées dans le photojournalisme, il faudra le faire avec des images d’extrême qualité. »

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°181 du 21 novembre 2003, avec le titre suivant : Le nouvel engouement pour la photographie de presse

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