Frieze Art Fair

Le masque tombe

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 25 octobre 2007 - 915 mots

Organisé du 11 au 14”¯octobre, l’événement londonien n’a pas convaincu les collectionneurs les plus pointus. Les ventes ont néanmoins été soutenues et régulières.

 LONDRES - Il aura fallu quatre éditions pour que la ferveur collective autour de la foire d’art contemporain Frieze, à Londres, s’étiole enfin. Le masque est tombé cette année, mais pour de mauvaises raisons. En gagnant en maturité, le salon a mis en veilleuse des notions aussi adolescentes que la hype ou le fun. Ce qui en soi est une bonne chose. Sauf que son attrait pour les collectionneurs branchés reposait précisément sur ces ressorts. Quand le vernis et le clinquant s’écaillent, que reste-t-il ? Plus grand-chose, de sorte que la qualité des jeunes galeries n’a guère déparé d’avec celle d’une foire off ! Restaient quelques efforts louables, comme ceux de la galerie Foksal (Varsovie) dont l’installation de Pawel Althamer a été achetée par le fonds Outset pour la Tate, à Londres. Tout aussi appréciable, le refus du jeunisme chez la pourtant jeune Maccarone (New York), laquelle a valorisé Otto Mühl et David Lamelas. De même la Fair Gallery a-t-elle eu la riche idée de confier son stand aux bons soins d’une commissaire d’exposition, Aurélie Voltz. Le choix a porté ses fruits puisqu’une sculpture ancienne de Deimantas Narkevicius a été acquise par la Tate.

« On en a tous profité »
Hormis ces partis pris méritoires, une grande partie de la foire suscitait irritation et haut-le-cœur avec ses litanies de barbouilles. Certains artistes devraient d’urgence se rendre à la Hayward Gallery pour apprendre ce qu’est la vraie peinture avec l’exposition « The Painting of Modern Life » [jusqu’au 30 décembre] ! Faut-il enfin considérer comme « tendance » une sculpture grotesque de Liz Craft, Venice Witch, présentée par Marianne Boesky (New York), alors que l’on oserait à peine la regarder dans une boutique de la place des Vosges, à Paris ? Finalement, la prestation la plus cynique était celle de Gavin Brown (New York). Mettant en œuvre une idée de l’artiste Rob Pruitt, celui-ci avait transformé son stand en marché aux puces où se chinaient vêtements vintage, posters, disques et bibelots d’artistes. « Il y a beaucoup d’autres choses à vendre que de l’art », ironisait le marchand. En écho à Marcel Duchamp affirmant que « l’art est un produit comme les haricots. On achète de l’art comme on achète des spaghettis » ?
Une fois n’est pas coutume, les marchands n’ont bénéficié d’aucun rush aux premières heures du vernissage. Le marché n’a certes pas l’air de s’écrouler, au vu des enchères ébouriffantes chez Phillips de Pury & Company le 13 octobre. Par prudence, les galeries les plus revêches ou snob faisaient toutefois preuve d’amabilité avec le commun des mortels ! Le flux général des transactions fut de fait plus régulier que précipité. Certes les chouchous actuels, comme David Noonan, Seth Price ou Kelley Walker (lire p. 11) ont fait florès. Le collectionneur grec Dakis Joannou a pour sa part acquis un tableau d’André Butzer chez Gió Marconi (Milan) tandis que la Britannique Anita Zabludovic a emporté une œuvre de Michael Brown chez Yvon Lambert (Paris, New York). Resté sur sa faim sur la foire, le courtier Philippe Ségalot a, lui, préféré décrocher chez Phillips une œuvre de Damien Hirst, Eternity, pour 4,7 millions de livres sterling (6,7 millions d’euros). « Ce n’était pas la folie comme l’an dernier, c’était plus progressif, a convenu Olivier Belot, directeur de la galerie Yvon Lambert, Paris. Cela ne veut pas dire que les gens n’achètent pas, mais ils réfléchissent davantage. Il ne faut pas se leurrer. On en a tous profité, mais ça ne va pas être éternel, il y aura un réajustement qui, finalement, ne sera pas un mal pour la création. » Les cours de l’euro et de la livre sterling, supérieurs respectivement de 40 % et 100 % par rapport au dollar, ont refréné certains visiteurs américains. De fait, le galeriste David Zwirner (New York) annonçait ses prix en euros ou en dollars selon l’origine de ses clients, tout en assurant au passage « qu’il n’avait pas changé ses tarifs en venant en Europe ». Certains montants faisaient pourtant tiquer. Ainsi la galerie Kilchmann (Zurich) a-t-elle cédé une sculpture du jeune Andro Vekua proposée pour 100 000 euros, alors que, sur le stand voisin de Gió Marconi, un œil avisé aurait pu se saisir d’un beau Enrico Baj de 1961 contre seulement 45 000 euros. « Les galeries sont tellement blasées, elles se sentent tellement fortes qu’il leur faudra du temps avant de changer leur politique de prix, estimait Cornelia Grassi, directrice de la galerie Greengrassi (Londres). Autrement, que diraient-elles aux gens à qui elles ont vendu trop cher ? »

De la resucée de resucée de resucée

Les artistes confondent parfois appropriation, recyclage et... resucées. Rien de plus facile face à des collectionneurs dont le bagage artistique remonte tout juste à l’an 2000. Face aux œuvres des trentenaires Esther Stocker et Berta Fisccher, présentées par Krobath Wimmer (Vienne), le visiteur se serait cru à l’Espace d’Art concret de Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes). Les gens n’y ont vu que du feu en déboursant 10 000 euros pour leurs toiles. Les collages de la coqueluche de 28 ans Dash Snow empruntaient pour leur part à Dada. Ils se sont pourtant vendus comme des petits pains par CFA (Berlin). Que penser enfin d’un néon torsadé de Peter Coffin évoquant furieusement Keith Sonnier chez Herald (Londres) ? La palme du pastiche revenait à Peres Project (Los Angeles, Berlin). Celui-ci avait suspendu cinq éditions de têtes de Terence Koh, vendues pourtant individuellement, à la manière de celles de Bruce Nauman. Réutiliser la pratique artistique d’un artiste majeur comme dispositif de vente relève du plus grand culot !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°267 du 19 octobre 2007, avec le titre suivant : Le masque tombe

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