Enquête

Le marché des céramiques de Picasso s’enflamme

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 15 septembre 2015 - 1055 mots

Longtemps ignoré, le marché des céramiques du maître espagnol se développe aujourd’hui très rapidement, qu’il s’agisse des pièces uniques ou des éditions, avec des records surprenants.

MONDE - Si Picasso est considéré comme l’un des plus grands artistes de tous les temps, il est surtout célèbre pour ses tableaux. Pourtant, il a produit de nombreuses céramiques, jusque récemment moins connues du grand public. Alors que son œuvre pictural est devenue hors de portée pour le collectionneur moyen, ces pièces peuvent se révéler être une alternative intéressante pour celui qui rêve de posséder « un Picasso ». De nombreux amateurs l’ont compris et les prix ne cessent de croître, puisque, selon Artprice, une céramique achetée en 2000 100 euros en valait l’an dernier 237, offrant une plus-value de 137 %.

Mais avant de s’acheter une céramique du maître, il faut distinguer les pièces uniques (façonnées et peintes par Picasso) des éditions originales, lesquelles sont soit des répliques d’originaux exécutées à la main par un artisan de l’atelier Madoura (comme Jules Agard ou Yvan Oreggia), du vivant de Picasso donc sous son contrôle – numérotées entre 25 et 500, soit des pièces réalisées à l’aide de matrices en plâtre (procédé de l’estampage). Ces dernières possèdent alors le tampon « Empreinte originale de Picasso » et indiquent le numéro du tirage et le tirage maximum autorisé.

Après la guerre, Picasso s’installe dans le sud de la France, car si l’Espagne lui manque, pas question d’y retourner tant que le pays est sous l’emprise de Franco. Il y rencontre Georges et Suzanne Ramié, les propriétaires de l’atelier de céramique Madoura, à Vallauris (Alpes-Maritimes), qui l’initient à l’art du feu en juillet 1946. Véritable révélation pour lui, il produit en vingt ans quelque 4 000 pièces. Parmi celles-ci, des plats, des assiettes, des vases, avec pour décors ses sujets de prédilection : femmes, taureaux, chouettes… Acquises généralement à l’époque comme souvenirs locaux contre quelques centaines d’euros, c’est seulement dans les années 1980 que certains spécialistes commencent à s’y intéresser : le marchand suisse Ernst Beyeler organise une importante exposition en 1990, tandis qu’en 1999 l’ouvrage Céramiques de Picasso, par Marilyn McCully, est publié aux éditions Images Modernes (Paris). Plusieurs expositions ont lieu, à l’exemple de « Picasso, peintre et sculpteur d’argile » à la Royal Academy of Arts de Londres en 1999. « Tout ceci a donné un aspect muséal à ce pan de son œuvre qui jusque-là était un peu négligé, par les conservateurs de musée et par les collectionneurs. S’en est suivi un pic avec des prix assez importants en ventes publiques ou en galerie », commente Aurélie Vandevoorde, directrice du département d’art impressionniste et moderne chez Sotheby’s Paris. Et, malgré une petite baisse enregistrée à la fin des années 1990, le marché ne cesse de se développer depuis les années 2000, avec une envolée spectaculaire des prix depuis 2010 et une accélération en 2015. « Ce bond en avant est lié au marché général de Picasso, en hausse et de plus en plus inatteignable pour nombre de collectionneurs. Il est aussi dû à la redécouverte de ce médium et à la prise de conscience que les céramiques ne sont qu’un matériau différent, pouvant tout à fait rivaliser avec une sculpture », explique Aurélie Vandevoorde.

Une Chouette à 1,2 million d’euros
En théorie, les pièces uniques sont censées être plus chères que les éditions. « Picasso, Earth and Fire », la vente événement de la collection Marina Picasso, composée exclusivement de pièces uniques, a totalisé le 25 juin chez Sotheby’s à Londres 17,3 millions d’euros (est. 6,4 à 8,8 M€), en 126 lots, tous cédés, démontrant ainsi la vitalité du marché, prêt à tout absorber. Côté records, le score mondial est détenu par La Chouette, 1953, adjugée 1,2 million de livres sterling (1,4 M€) en février 2015 chez Sotheby’s Londres, supplantant un Grand vase aux femmes voilées (1,1 M€ chez Christie’s en 2013). Les sujets qui rencontrent le plus de succès sont ceux évoquant au premier regard l’univers de Picasso. Mais les prix sont très fluctuants, variant selon le nombre d’exemplaires autorisés, la forme, la qualité artistique de la pièce, son originalité, les couleurs employées ou l’état de conservation. « Pour les éditions, on peut s’offrir un Picasso pour 3 000 ou 4 000 euros – les premiers prix – et jusqu’à des centaines de milliers d’euros pour les séries de 25 exemplaires. Mais entre les deux, la gamme des prix est large et sans aucune règle ! », lance Sandy Toupenet, galeriste spécialisée à Paris. Et chez Picasso, rien n’est logique : parfois, l’esthétique l’emporte sur la rareté, comme chez Sotheby’s Paris en décembre 2010, où deux grands vases aux danseurs, issus d’une édition de 25, se sont vendus chacun 312 000 euros (est. 120 000 à 180 000 €), un prix supérieur à celui de nombreuses pièces uniques. Fait nouveau, constate Sandy Toupenet, « si le marché des céramiques d’édition est globalement en constante progression depuis la vente de la collection Ramié en 2012 [qui a rapporté 10 millions d’euros, quadruplant son estimation basse], la différence se fait désormais sur des pièces de grand tirage (150 à 500 exemplaires) qui parfois atteignent des prix injustifiés quant à leur rareté ». C’est le cas par exemple du pichet La Femme du Barbu (500 exemplaires) estimé 14 000 à 21 000 euros et adjugé 122 500 euros (Christie’s Londres, 25 juin 2015).

Si l’on trouve assez aisément des céramiques de Picasso à vendre en France, Londres domine le marché, Christie’s et Sotheby’s y organisant des ventes exclusives et annuelles d’éditions. C’est aussi à Londres que sont dispersées les collections importantes comme Beyeler en 2011 et Ramié en 2012 (Christie’s,) ou Marina Picasso en juin dernier (Sotheby’s). Pourtant, selon Sandy Toupenet, « le marché est plus international que britannique et les États-Unis et l’Asie sont au téléphone ». Or, si la place de Londres est porteuse en raison d’un brassage important, les différences de prix ne sont pas flagrantes : « Au vu de l’engouement suscité par les éditions, les pièces qui se sont vendues aux enchères ces six derniers mois à Drouot [à Paris], en province ou en Allemagne ont atteint quasiment les mêmes prix qu’à Londres », s’enthousiasme Sandy Toupenet. Le marché de l’art est plus que jamais global, et les céramiques du maître espagnol n’y échappent pas.

Légende photo

Pablo Picasso, Chèvre au repos, céramique peinte, ancienne collection Marina Picasso, vendu le 25 juin, Sotheby's, Londres. © Sotheby's.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°441 du 18 septembre 2015, avec le titre suivant : Le marché des céramiques de Picasso s’enflamme

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