Mardi 18 décembre 2018

Ventes publiques

Le marché de l’Art déco a souffert en France de l’absence des Américains

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 19 décembre 2003 - 1220 mots

Les résultats des ventes de cette spécialité ont déçu cet automne à Paris.

 PARIS - Les ventes parisiennes d’Art déco n’ont pas atteint des sommets cet automne. Le climat général est resté assez morose et aucune collection prestigieuse n’est venue l’égayer, mise à part peut-être celle d’un amateur dont la vente le 19 novembre chez Tajan a révélé plusieurs créations des années 1940-1950. La maison Camard n’a pas organisé sa vacation habituelle de prestige à l’hôtel d’Évreux de la place Vendôme, le collectionneur qui devait se séparer à cette occasion de ses biens étant décédé quelques mois avant la vente. Les gros acheteurs américains, professionnels et particuliers, ont déserté les salles de ventes parisiennes. Ils n’ont pas davantage enchéri au téléphone. La raison principale en est un taux de change peu favorable aux exportations de la France vers les États-Unis. En cinq ans, le billet vert n’a cessé de s’affaiblir par rapport à la monnaie européenne. Quand un euro valait en janvier 1999 près de 0,8 dollar, il équivaut en décembre 2003 à environ 1,2 dollar. Pour prendre un exemple, un meuble acquis aujourd’hui 100 000 euros à Paris coûte près de 120 000 dollars à son acheteur américain, soit 50 % de plus qu’en début d’année 1999.

Une saison sans passion
Christie’s, Sotheby’s, les SVV Tajan et Camard ont essuyé entre 55 % et 68 % d’invendus malgré des catalogues sélectifs sur la marchandise. « La saison a été sans passion, et d’ailleurs, je n’ai pas eu la “niak”, reconnaît l’expert Jean-Marcel Camard. Nous avons fait ce que nous avons pu avec des achats américains bloqués par un euro trop cher. Et puis, il n’y a pas eu non plus de rotation de marchandises, pas de grain de folie sur un objet en vente publique. Dans ce contexte, on ne voyait que les défauts et lacunes de notre marché. » Autrement dit, les meubles et objets de moyenne qualité sont restés à la traîne ou ont été ravalés. Les pièces rares ont effectivement tiré leur épingle du jeu, à l’instar d’un rare fauteuil Bibbendum d’Eileen Gray – dont les enchères ont grimpé jusqu’à 300 900 euros le 9 décembre à Drouot chez la SVV Camard –, d’une paire d’élégants fauteuils cubiques gainés de galuchat et recouverts de peau d’Aluin rasée de Jean-Michel Frank, vendue 263 272 euros chez Tajan le 24 novembre, et d’une jolie enfilade en chêne cérusé de Printz achetée chez Christie’s le 26 novembre par un collectionneur français pour 117 500 euros. Printz a également remporté la mise le 18 novembre chez Sotheby’s : une petite table de salon en placage de palissandre créée en collaboration avec Dunand a été acquise par un marchand parisien pour 114 350 euros, soit trois fois l’estimation, et une table de bridge à deux plateaux, adjugée 72 050 euros, a doublé son estimation. Pour Sonja Ganne, directrice du département des Arts décoratifs du XXe siècle chez Christie’s France, « le marché sait reconnaître les objets de belle qualité et de bonne provenance ». « Je me réjouis pour ma part des très bons résultats obtenus pour les panneaux décoratifs de Jean Dunand, adjugés respectivement 105 750 euros et 77 550 euros, et pour les deux lampes de Jacques Le Chevallier, des exemplaires très rares, qui ont également rencontré un grand succès, parties à plus de 40 000 euros chacune. » De même pour Ruhlmann : seul l’exceptionnel se vend cher comme une table-bureau Reuter et une table basse ronde Colonnettes, adjugées au double de leur estimation pour respectivement 200 375 et 108 300 euros chez Tajan le 24 novembre.
Dans la même vente, une somptueuse banquette de repos de Ruhlmann, qui faisait la couverture du catalogue, estimée 100 000-150 000 euros, n’a pas trouvé preneur. « Même si l’objet est sublime, il faut reconnaître que certaines pièces, comme les canapés, sont moins prisées aujourd’hui », commente Jean-Marcel Camard. Bizarrement, le chiffonnier Fontane de Ruhlmann proposé par Christie’s le 26 novembre, s’est extrêmement mal vendu : il a été emporté à son estimation basse pour 94 000 euros, pour la plus grande joie d’un amateur français. Mais il était attendu pour au moins 120 000 euros. Rappelons qu’une paire de chiffonnier et secrétaire avait atteint l’enchère de 352 357 euros chez Camard le 17 juin 2003.
Les objets en céramique tiennent bien la route, mieux que les meubles. Jean Besnard en tête : « La vente Lagerfeld en mai 2003 chez Sotheby’s avait donné le ton et créé un phénomène. Et même si les prix enregistrés (178 375 euros pour un grand vase de forme boule) ne correspondent pas à la réalité du marché, les gens ont commencé à regarder cela avec un peu plus d’attention, en particulier les pièces poétiques de belles dimensions, en émail blanc plutôt que bleu », estime Jean-Marcel Camard. Un grand vase de forme boule de Besnard est parti à 53 250 euros chez Sotheby’s le 18 novembre. Dans la même vente, un record du monde a été battu par un pot de forme tomate de Simmen au couvercle d’ivoire clouté de cuivre signé O’kin, adjugé 98 487 euros. Les créations du couple Simmen et O’kin séduisent les amateurs depuis déjà une dizaine d’années. Or, passant très rarement en vente publique, elles réalisent toujours de gros prix. Le 25 mars 2003 à Nantes, dans une vente organisée par les SVV Couton-Veyrac et Camard & associés par exemple, une rare coloquinte rouge vif nuancé de corail par Henri Simmen et O’kin a fait 78 800 euros au marteau.

Poillerat et Arbus en tête d’affiche
Les collectionneurs américains se sont tout de même un peu manifestés, emportant quelques lots peu chers, sans doute pour compenser la faiblesse du dollar, à l’exemple de deux luminaires de Marc du Plantier en fer laqué noir qui, partis à 42 675 et 88 500 euros, ont à peine atteint leur estimation basse chez Sotheby’s le 18 novembre. Un marchand américain n’a pas hésité à faire monter les enchères jusqu’à 86 950 et 49 350 euros pour emporter deux lampadaires Étoile de Giacometti, annoncés autour de 15 000 euros pièce chez Christie’s.
Les acheteurs étrangers n’ont pas été très présents sur le mobilier 1940-1950, lequel était mis à l’honneur chez Tajan le 19 novembre. Au cours de cette vacation qui recensait la collection d’un amateur, des prix records ont été enregistrés : 417 647 euros pour une table basse en fer forgé et marbre de Gilbert Poillerat, et 326 165 euros pour une ravissante table « à la Tronchin » d’André Arbus. Line Vautrin et ses précieux miroirs qui essaiment dans les ventes ont conquis depuis quelques années les collectionneurs. Avec une enchère de 21 230 euros, un beau modèle Sorcière a doublé son estimation chez Camard le 9 décembre tandis qu’une pièce exceptionnelle présentée par Christie’s le 26 novembre, un miroir Florence rectangulaire, s’est envolée à 64 625 euros.
Enfin, Sornay constitue l’une des plus belles révélations de ces deux dernières années. Le marché ne l’a pas encore consacré mondialement, mais sa cote est stable. La vente spécialisée de 150 pièces du créateur Art déco lyonnais, organisée à Lyon le 5 novembre par la SVV Chenu-Scrive-Bérard, a récompensé un ensemble de salle à manger moderniste en palissandre clouté pour 96 500 euros et un ensemble de bureau en noyer clouté pour 59 800 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°183 du 19 décembre 2003, avec le titre suivant : Le marché de l’Art déco a souffert en France de l’absence des Américains

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