Jeudi 13 décembre 2018

Le joker d’Arnault

Portrait de Simon de Pury, nouveau patron de Phillips

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 16 mars 2001 - 1085 mots

Ancien chairman de Sotheby’s Europe, puis dirigeant d’un influent cabinet de courtage international en œuvres d’art qu’il a fondé en 1997, Simon de Pury est depuis le mois de janvier le nouveau patron de Phillips, numéro 3 mondial des ventes aux enchères publiques. Bernard Arnault, propriétaire de la maison de vente, lui a confié la délicate mission de hisser sa protégée au premier rang mondial. Une mission à laquelle Simon de Pury a commencé à s’atteler avec pugnacité. Portrait d’une des figures du marché de l’art international.

GENÈVE - Simon de Pury aime la scène et les feux de la rampe. Maître de cérémonie des dernières ventes automnales de Phillips, il s’est frayé un passage à travers le public de l’American Craft Museum tel un chef d’orchestre rejoignant l’avant-scène. Là, l’attendait un pupitre... et son marteau : un instrument qu’il manie avec un sens consommé de la théâtralité. C’était le 14 novembre à New York. Bernard Arnault, patron de LVMH et propriétaire de la maison de vente, avait alors loué ponctuellement les services du courtier pour animer ses grandes ventes de tableaux modernes et contemporains. Simon de Pury a, depuis, été nommé chairman de Phillips, vénérable vieille dame de plus de deux cents ans, avec laquelle sa société de ventes privées a fusionné donnant naissance à un groupe... rebaptisé Phillips de Pury & Luxembourg. Une progression éclair. “Bernard Arnault était pressé de trouver un bon opérateur dans le domaine des ventes aux enchères qu’il ne connaît pas, explique Marc Blondeau. Il s’est tourné vers Simon de Pury qui est un grand professionnel. Ce dernier apportera son savoir-faire et saura créer une vraie équipe.”

Né en 1951 à Bâle, Simon de Pury, petit-fils d’un pasteur et fils du patron des laboratoires Roche au Japon, est le cadet d’une famille de quatre enfants. Il a étudié à l’Académie des beaux-arts de Tokyo dans les années 1970 avant de poursuivre sa formation sur le terrain dans la maison de vente bernoise Kornfeld et Klipstein, puis sur les bancs du Sotheby’s Institute. Mais, c’est dans les galeries et musées qu’est véritablement né son goût pour l’art, à Bâle, dans la galerie Beyeler et au Kunstmuseum.

Un sens des relations publiques
Plusieurs personnalités du marché de l’art ont marqué la destinée de l’apprenti auctioneer. Peter Wilson est une des plus éminentes. Patron de Sotheby’s des années 1930 aux années 1970, cet aristocrate et redoutable stratège a contribué à propulser la maison de vente au firmament. Jouant de son charme auprès des clients et de son “flair commercial”, il est parvenu à attirer chez lui des collections majeures, les détournant des griffes de ses concurrents. Simon de Pury a pu s’inspirer de cette figure tutélaire qu’il a côtoyée dans les années 1970 lorsqu’il travaillait pour l’auctioneer à Londres, Genève puis Monte-Carlo, avant de devenir “conservateur” de la collection Thyssen-Bornemisza à Lugano, entre 1979 à 1986. C’est au milieu des années 1980 qu’il a effectué son retour chez Sotheby’s, occupant successivement les postes de président pour la Suisse, puis pour l’Europe, de 1994 à 1997. Un différend avec D.D Brooks, ancien directeur général de Sotheby’s, aurait alors précipité son départ.

Ces responsabilités successives lui ont permis de mettre à l’épreuve son dynamisme et son sens des relations publiques. Ceux qui l’ont connu ou approché ne tarissent pas d’éloges sur l’homme, son charme, son élégance, son humour, sa gaieté et son ouverture d’esprit. Une image brillante que l’homme cultive avec un certain soin.

“C’est un chef d’orchestre du monde de l’art, souligne le galeriste Jérôme de Noirmont. Il est l’un des meilleurs auctioneers au monde.” Tous le placent aux tout premiers rangs de la scène mondiale. Au niveau... ou juste derrière Christopher Burge, un des vice-présidents de Christie’s, qui le surclasserait dit-on, au marteau, par sa maîtrise et son sens de l’humour.

D’évidence, l’homme plaît et inspire confiance. Droiture et probité reviennent comme un leitmotiv chez ceux qui l’ont côtoyé. “Il joue sur plusieurs registres en étant à la fois marchand privé, auctioneer et directeur de galerie. Mais les choses sont faites de façon transparente. Il a toujours annoncé la couleur”, soutient Jérôme de Noirmont. Il a contribué chez Sotheby’s à développer les “home sales”, ventes sur place des meubles et objets d’art que renferment un château ou une grande demeure bourgeoise. Il a aussi favorisé l’ouverture de l’auctioneer à l’Europe de l’Est en créant un bureau à Berlin et en contribuant à développer les ventes de peinture expressionniste allemande du XXe siècle. “C’est un fonceur, mais il va parfois un peu trop vite dans son souci d’apparaître comme le meilleur, le plus brillant”, note de son côté un marchand international.

“Il aime être sur le devant de la scène”
Il a co-fondé en 1997 avec Daniella Luxembourg une société de conseil en achat d’œuvres d’art, basée à Genève et Zurich, devenue incontournable auprès des grands collectionneurs. Cette structure, rassemblant moins de dix personnes, aurait réalisé en l’an 2000 un chiffre d’affaires équivalent à celui de Phillips, qui émargeait à 1,5 milliard de francs.

“Il adore être sur le devant de la scène, ajoute de son côté le marchand parisien Jacques de la Béraudière. Ses fonctions de marchand privé ne devaient pas le satisfaire totalement.” C’est pourquoi il n’a pas tardé à céder aux sirènes de Bernard Arnault qui l’a nommé, en janvier, chairman de Phillips avec pour mission de hisser la société au premier rang mondial. Son objectif ? “Construire la meilleure maison de vente aux enchères sur un modèle innovant, sans pour autant créer une immense infrastructure comme Sotheby’s ou Christie’s.” Cette société devrait s’articuler autour de quelques départements porteurs comme les bijoux, les tableaux anciens, modernes et contemporains, les arts décoratifs et la photographie. Son entregent et son carnet d’adresses mondain lui ont déjà permis de réussir deux coups remarquables : Heinz Berggruen lui a confié cinq Cézanne et deux Van Gogh de sa collection, et Henry Kravis quatre œuvres de Renoir, Monet, Matisse et Modigliani pour sa vente de tableaux modernes du 7 mai à New York. Il travaille parallèlement à étoffer les effectifs de Phillips en débauchant chez Sotheby’s ou Christie’s quelques experts confirmés, notamment dans les secteurs de la joaillerie bijouterie, des montres, mais aussi de l’art contemporain.

Saura-t-il fédérer les compétences de l’équipe qu’il est en train de constituer ? Et mobiliser autant d’énergie à organiser le travail de ses troupes qu’il en déploie à séduire ses clients potentiels ? Des réponses à ses interrogations dépendra sans doute la réussite de la délicate mission que lui a confiée Bernard Arnault.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°123 du 16 mars 2001, avec le titre suivant : Le joker d’Arnault

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