Dimanche 18 novembre 2018

L’art pour argent comptant

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 26 mai 2006 - 542 mots

Reproduit en « Dollar Sign » par Warhol ou traduit dans une monnaie fictive, L’Afro, par Pascale Marthine Tayou, l’argent est un sujet qui chatouille les artistes. L’argent, et plus largement le marché, face auquel les créateurs adoptent une relation ambiguë. « Ils courtisent les hommes d’affaires comme on courtise un acheteur potentiel, tout en se moquant de l’intérêt qu’ils portent à l’argent… Certains affectent la colère ou simplement la distance à l’égard du pouvoir qui les paie… D’autres encore réussissent l’exploit d’être payés pour mordre la main qui les nourrit », peut-on lire dans l’excellent ouvrage baptisé Argent, questions d’art, par Katy Siegel et Paul Mattick (éd. Thames & Hudson).
La défiance vis-à-vis du marché est une posture aussi courante que salutaire. Lorsqu’un Piero Manzoni produisait ses « Merde d’artiste », quatre-vingt-dix boîtes remplies de ses excréments, il n’imaginait sans doute pas que les collectionneurs allaient se les approprier quelques décennies plus tard. Une « Merde d’artiste » a pourtant été adjugée pour 110 400 euros (129 000 dollars) en novembre 2005 chez Sotheby’s. Dix ans plus tôt, elle ne valait « que » 30 000 dollars ! L’ironie d’un Manzoni ou les charges d’un Hans Haacke ont fait des petits. En décembre 2005, sur la foire off Aqua à Miami, la Platform Gallery (Seattle) présentait le travail d’un jeune artiste, William Powhida.
Lequel critiquait l’establishment du marché en dressant une liste d’ennemis, dont la foire Art Basel Miami Beach et le galeriste Jeffrey Deitch. Cette œuvre fut pourtant achetée pour 1 000 dollars par un grand collectionneur américain !

« Part du gâteau »
Sur la foire Art Brussels, en avril 2005, le galeriste Mehdi Chouakri (Berlin) cédait de son côté pour 500 dollars des photos d’Andrea Bowers titrées « Art Fair Protest ».
La galerie Chantal Crousel (Paris) a enfin organisé en avril une exposition irrévérencieuse baptisée « Holy Whore ». Celle-ci révélait notamment le travail de Reena Spauldings, artiste fictive dont le nom couvre un collectif de créateurs internationaux, mais aussi une galerie. Ironiquement, cette enseigne exposera pour la première fois en juin sur Art Basel, temple s’il en est du marché ! Les artistes peuvent se moquer du marché tant que leurs œuvres s’y dérobent. Une fois happés, leur discours perd toutefois en pertinence, pire, frise l’hypocrisie. « C’est comme cracher dans la main de celui qui vous verse votre salaire, reconnaît l’artiste Maurizio Cattelan. Je ne cherche pas à m’opposer aux musées et aux institutions. Je dis simplement que nous sommes tous d’une manière ou d’une autre corrompus ; la vie elle-même est corrompue, et c’est ainsi que nous l’aimons. Je cherche simplement à prendre ma part du gâteau, comme tout le monde. » On croit entendre en écho Andy Warhol déclarant que « gagner de l’argent est un art et travailler est un art et faire de bonnes affaires est du grand art » ! Un grand art que maîtrisent parfaitement certains artistes du Top 10 des ventes. Un article publié en avril dans le quotidien The Guardian se demandait si un bon artiste reste grand quand il devient riche. Le critique d’art Jonathan Jones soulevait cette question en mentionnant la fortune de Damien Hirst, évaluée à 100 millions de livres sterling (145 millions d’euros)...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°238 du 26 mai 2006, avec le titre suivant : L’art pour argent comptant

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