L’art allemand et autrichien réévalué

Un marché en forte croissance depuis l’organisation de ventes spécialisées en 1993

Le Journal des Arts

Le 23 novembre 2001 - 1480 mots

Taxé de dégénéré et tourné en ridicule par les nazis, l’art moderne allemand et autrichien a connu une montée fulgurante au cours de la dernière décennie, l’emportant même sur ses contemporains français les plus célèbres. Les prix ont considérablement augmenté, les plus belles œuvres dans ce domaine étant rares. Elles intéressent une nouvelle génération de collectionneurs internationaux qui veulent des œuvres d’art dont le contenu et la portée ne se limitent pas à un aspect purement décoratif.

LONDRES - Quand Sotheby’s et Christie’s ont commencé à proposer de l’Expressionnisme allemand lors de leurs ventes à succès d’Impressionnisme français, dans les années 1970, le marché s’est ouvert au reste du monde. Après avoir établi de nouveaux records de prix pour des œuvres de Klee, Klimt et Kandinsky, en dehors d’Allemagne, pendant le boom de la fin des années 1980, les deux maisons de vente londoniennes ont cherché à s’assurer les faveurs de leurs acheteurs les plus influents de la planète.

La décision révolutionnaire de Christie’s en 1993, d’accorder à l’art allemand et autrichien un niveau digne de ce nom, a fait de Londres une place tournante internationale et a littéralement transformé ce marché autrefois marginalisé. En l’espace de quelques saisons, la vente d’art allemand de Christie’s a été propulsée à la tête des enchères européennes avec le plus gros chiffre d’affaires, toutes catégories confondues, détrônant l’Impressionnisme et les autres courants artistiques du XXe siècle. Le produit des ventes de la Semaine allemande, organisée chaque année par Christie’s, est monté en flèche, passant de 27 millions de dollars en 1993 à 53,5 millions en 2001, soit un total de 257 millions de dollars pour les neuf saisons, avec chaque année des prix records pour les artistes présentés.

Les grandes œuvres de ces artistes allemands et autrichiens du début du XXe siècle rattrapent très vite leur retard, mais restent loin derrière les figures majeures de l’Impressionnisme, des fauves et de l’art moderne du XXe siècle qui partent à des prix astronomiques. Les causes du décollage spectaculaire de ce domaine au cours des dix dernières années sont multiples. Les chefs-d’œuvre d’art allemand et autrichien du début du XXe siècle sont très rares. Cela est dû au simple fait que ces mouvements révolutionnaires, qui ont émergé en Autriche et en Allemagne au cours des trois premières décennies du siècle dernier, n’ont duré que peu de temps et n’ont donné naissance qu’à une quantité limitée de pièces majeures, qui n’en sont pas moins visuellement et intellectuellement stimulantes. La nouvelle élite des acheteurs actuels, lassée des Renoir et des Sisley trop plaisants, veut des œuvres de caractère. Les modernistes allemands et autrichiens complètent leurs collections de Monet, Degas, Matisse, Léger, Picasso et Giacometti, pour ne citer qu’eux. Les collectionneurs savent que l’œuvre d’art allemand ou autrichien qu’ils achètent est ce qu’ils trouveront de mieux comparé à ce que peut offrir le marché de l’Impressionnisme. Dans cette gamme de prix, une œuvre impressionniste serait une œuvre d’art de deuxième zone.

Les musées font leurs courses
Des musées du monde entier enrichissent leur fonds et comblent leurs lacunes en art du XXe siècle. En mai 1993, chez Sotheby’s New York, le célèbre marchand collectionneur de Bâle Ernst Beyeler a acheté pour son  musée privé de Riehen le premier exemplaire des peintures non-objectives de Kandinsky, son tableau abstrait Fuge, au prix de 17,5 millions de dollars, qui reste le prix record pour une œuvre de l’artiste. Deux nouveaux musées entièrement consacrés à l’art allemand ou autrichien ont stimulé le marché. Depuis une dizaine d’années, Rudolph Leopold est un concurrent sérieux de Ronald Lauder, grand collectionneur new-yorkais, dont le nouveau musée, la Neue Galerie, a ouvert ses portes sur la Cinquième Avenue de New York le 16 novembre dernier. Ronald Lauder a fait l’acquisition des trois œuvres ayant motivé les enchères les plus hautes lors des ventes. Pour le sublime paysage d’été de Klimt, Schloss Kammer am Attersee, par exemple, il a payé le prix le plus important pour un tableau allemand-autrichien : 23,3 millions de dollars (chez Christie’s Londres, en octobre 1997). Ces chefs-d’œuvre sont des pièces majeures et rares réalisées par les plus grands artistes allemands et autrichiens, et bien qu’elles rattrapent rapidement leur retard, elles restent loin derrière les grandes œuvres impressionnistes ou modernes du XXe siècle.

Phillips, de Pury & Luxembourg pénètrent ce marché
Après les événements du 11 septembre à New York et leurs répercussions sur l’économie mondiale, l’édition 2001 de la Semaine allemande à Londres aura été le premier véritable test du marché de l’art international. Le produit total de 17,8 millions de livres pour 117 lots vendus sur 186, montre sans équivoque que les grands acheteurs des deux côtés de l’Atlantique ont su rester calmes et prêts à payer des prix élevés pour des pièces de premier ordre. Cependant, on note un fléchissement du marché de moyenne gamme, une participation commerciale prudente et un refus de suivre les estimations hautes.

Il ne faut pas oublier non plus que Phillips, de Pury & Luxembourg ont à présent bien pénétré ce marché. Ils proposent à la vente l’extraordinaire collection de Marion et Nathan Smooke (aujourd’hui décédés) qui comprend plusieurs œuvres majeures de l’Expressionnisme allemand signées Kirchner, Kandinsky, Beckmann, Feininger et Jawlensky, ainsi que la très belle collection Hoener – également axée autour de l’art expressionniste allemand – qui, selon les estimations, devraient réaliser un produit de plus de 9 millions de dollars.

Sotheby’s a pris un peu d’avance sur ses rivaux cet automne et a réalisé un produit des ventes respectable de 9,7 millions de livres pour les 102 lots proposés aux enchères le 10 octobre. La vente a été moins brillante que les deux années passées puisque seuls 65,7 % des lots ont été vendus. La pièce vedette, un petit portrait de jeunesse de Klimt, Femme dans un fauteuil, a atteint le prix exceptionnel de 2,7 millions de livres, contre une estimation de 1 à 1,5 million. L’œuvre n’ayant jamais été exposée publiquement, elle était complètement inédite sur le marché et a bien mérité les fortes enchères poussées par téléphone de part et d’autre de l’Atlantique, pour finalement être adjugée à un acheteur américain.

Autre résultat remarquable : le prix de 1 million de livres atteint par Lis tigrés et roses, œuvre éclatante de couleur de Nolde, bel exemple de la maîtrise artistique de l’artiste en matière de peinture florale, et deuxième prix le plus haut jamais atteint par ses peintures. Vingt œuvres sur papier, de la collection de feu Klaus Lankheit, spécialiste de Franz Marc et du Cavalier bleu, se sont vendues pour un total de 286 450 livres, contre une estimation de 135 000 livres.

Le lot phare, l’étude préparatoire de Franz Marc pour La Tour des chevaux bleus, la plus célèbre de ses peintures, disparue depuis la Deuxième Guerre mondiale et autrefois conservée à la Nouvelle Galerie de Berlin, a été vendue au Franz-Moeller-Stiftung de Berlin, au prix de 35 000 livres.

La vente plus limitée de 84 lots chez Christie’s le 11 octobre réunissait deux grandes collections. Un ensemble appartenant à un collectionneur autrichien avec une superbe sélection de 17 dessins de Klimt est parti à 1,2 million de livres ; pratiquement toutes les œuvres ont été enlevées à des prix supérieurs à leurs estimations et ont fait l’objet d’enchères acharnées par téléphone, établissant de nouveaux prix record. La maison de vente peut également s’estimer heureuse d’avoir vendu six grandes œuvres provenant de la collection Ravenborg pour un total de 2,4 millions de livres ; l’étonnante marine à l’aquarelle de Nolde a trouvé acquéreur à 179 750 livres, manquant d’un cheveu le prix record.

Hafen Burgstaaken, Fehmarn, 1913, de Kirchner a été adjugé à un enchérisseur anonyme pour 938 750 livres. L’huile double face, pure et spontanée de Heckel Dangaster Landschaft, 1908, qui comporte sur son verso Heckel et son amant Sidi Riha en train de danser, a été acheté 773 750 livres par un collectionneur privé européen.

Un autre particulier européen a payé le même prix pour le ravissant portrait féminin semi-abstrait, Les Yeux noirs, 1912, de Jawlensky. Le deuxième Kirchner proposé à la vente, l’huile double face Zwei Akte in Studio, 1910 (verso), et Nächtliche Strassenszene, 1925 (recto), a été vendu à un nouveau collectionneur privé américain au prix de 773 750 livres.

L’œuvre ambiguë de Beckmann, Matrose, portrait d’un marin, a fait des vagues. Son estimation haute optimiste de 6 à 8 millions de livres s’est avérée trop exagérée, mais les négociations de vente pourraient malgré tout aboutir au deuxième prix le plus élevé pour une huile du peintre.

Le tableau tardif de Nolde, Lichtzauber, œuvre sombre peinte en 1947 et inspirée de l’une de ses petites aquarelles de la série Ungemalte Bilder, a été vendu au Würth Museum, musée financé par des fonds privés et situé près de Stuttgart. Les pièces médiocres proposées à la vente, comme l’huile vernie de Kirchner, Waldstrasse, le petit format de Grosz, Seiltänzerin, ainsi que des œuvres dont le marché est limité à l’Allemagne, telles la composition purement plastique de Schlemmer et les peintures de Nay, n’ont pas trouvé acheteur, ce qui explique le taux d’invendus de 30 %. Le produit de 8,1 millions de livres réalisé par Christie’s représente tout de même un chiffre d’affaires élevé.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°137 du 23 novembre 2001, avec le titre suivant : L’art allemand et autrichien réévalué

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