Mardi 22 septembre 2020

Foire

L’Afrique c’est chic ?

Par Camille Lechable · L'ŒIL

Le 26 septembre 2016 - 829 mots

PARIS

Le Carreau du Temple, à Paris, accueille du 11 au 13 novembre la première édition d’AKAA, une nouvelle foire d’art contemporain centrée sur l’Afrique.

La douce atmosphère de son bureau du 6e arrondissement est trompeuse : l’équipe d’AKAA est féroce et défend son projet bec et ongles. Portée par la jeune et ambitieuse Victoria Mann depuis 2013, AKAA – pour Also Known As Africa – se présente comme une foire d’art et de design africain qui réunit cet automne vingt-sept galeries internationales, soit soixante-dix-huit artistes. Les galeristes sont sélectionnés par un comité composé de cinq experts, dont le spécialiste Simon Njami, directeur artistique de la 12e édition de la Biennale de Dakar qui avait cofondé, en 1991, La Revue Noire. En exposant des artistes africains, issus de la diaspora ou non, la foire veut « répondre à la trop faible représentation des artistes d’Afrique dans les foires internationales », et ainsi faire connaître au public cette scène artistique peu connue mais qui fait l’objet d’un véritable engouement.

Tête d’affiche
En 1989, l’exposition « Les magiciens de la Terre » au Centre Pompidou a, la première, montré que l’art contemporain existait au-delà de l’Occident. Depuis, les manifestations culturelles sur le sujet se sont multipliées, que ce soit à travers les expositions (« Africa Remix » en 2005, « Beauté Congo » à la Fondation Cartier, « Making Africa » au Guggenheim Bilbao en 2015 ou « Seydou Keïta » au Grand Palais en 2016), les ventes (« African Stories » chez Piasa en 2014), mais aussi les foires, à l’instar de « 1:54 », créée il y a trois ans à Londres par Touria El Glaoui, et qui se dédouble à New York depuis 2015. Sans parler de l’ouverture à l’art du continent africain de la vénérable Biennale de Venise ou du focus « African Perspectives » de la dernière édition de l’Armory Show à New York.

C’est donc à un certain intérêt pour l’art contemporain africain que l’on assiste ces dernières années, comme l’avait d’ailleurs prédit Jean Pigozzi en 2010 : « C’est quand même extraordinaire que l’on ait oublié un continent aussi important que l’Afrique ! Les gens commencent toutefois à s’y intéresser », reconnaissait le collectionneur, avant d’ajouter : « Je pense qu’il va y avoir un boum. » En réalité, le boum tarde à se faire entendre, car si certains artistes bénéficient d’une reconnaissance internationale, comme Romuald Hazoumè désormais soutenu par le puissant Gagosian, mais aussi Barthélémy Toguo, Yinka Shonibare, Abdolaye Konaté, etc., la grande majorité des artistes africains n’ont toujours pas pénétré le réseau du marché international. Sans même parler de la grande disparité entre les pays du continent.

L’Afrique, la Chine de demain ?
Ces ventes répétées ont toutefois permis d’asseoir les noms et les cotes d’artistes tels que Chéri Samba (né en 1956), William Kentridge (1955), El Anatsui (1944), Yinka Shonibare (1962), Romuald Hazoumè (1962), Chéri Chérin (1955)… inscrits depuis l’année dernière dans l’« Africa Art Market Report », réalisé par le marchand d’origine ivoirienne Jean-Philippe Aka et qui propose un classement des artistes les plus cotés sur le marché. L’art moderne et contemporain africain ne représente ainsi que 2 % de l’ensemble du marché des enchères d’art contemporain, qui compte 11,2 milliards de dollars en 2015, mais il promet beaucoup plus. Sotheby’s mise également dessus et lance des ventes dédiées à l’art africain moderne et contemporain à Londres. Ce secteur a donc tout d’un marché émergent : la multiplication des initiatives, une créativité intense et des prix encore très abordables. Une aubaine pour les collectionneurs qui visitent des foires de plus en plus nombreuses.

Quel avenir pour les foires de niche ?
Pour ne pas se cannibaliser, les foires doivent se réinventer et se distinguer du simple commerce d’art. AKAA l’a bien compris et a prévu une programmation culturelle autour d’expositions « non-profit » et de « Rencontres AKAA », des conférences sur le thème « Inventions d’authenticité ». Majoritairement photographique, elle tente cependant de se démarquer en introduisant du design dans sa sélection. En concomitance avec la 20e édition de Paris Photo au Grand Palais, le choix des dates est risqué, mais pourrait s’avérer gagnant et attirer des collectionneurs avisés dans cette foire de niche. Reste à savoir si rassembler l’art contemporain africain sous une seule bannière sera bénéfique et si celle-ci finira par s’effacer : « AKAA ne restera pas une foire d’art contemporain africain pour toujours, on sera forcé d’évoluer », commente la fondatrice.

Même si sa première édition, annulée en raison des risques d’attentats à Paris, aurait dû avoir lieu l’an passé, AKAA n’en démord pas et profite de cette tendance pour se faire une place dans l’arène des foires d’art contemporain. Il est loin le temps où les fondateurs de La Revue noire étaient les seuls à se tourner vers ces artistes. La deuxième édition du festival 100 % à la Villette présentera, du 22 mars au 9 avril 2017, « la scène contemporaine africaine sous toutes ses facettes ». Quant au continent, il attend la 5e édition de la Cape Town Art Fair qui se tiendra en février 2017. Car ce coup de projecteur ne deviendra durable que si les scènes artistiques africaines se déploient sur le continent et trouvent le soutien local nécessaire pour passer de simple mode à l’intemporel.

AKAA, Also Known As Africa

du 11 au 13 novembre 2016. Carreau du Temple, 4, rue Eugène-Spuller, Paris 3e. www.carreaudutemple.eu

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°694 du 1 octobre 2016, avec le titre suivant : L’Afrique c’est chic”‰?

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