Art précolombien

La vente Geiger double ses estimations

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 1 avril 2005

Grâce à une astucieuse émulation, Jean-Claude Binoche a fait flamber les enchères.

PARIS - Une pluie de records s’est abattue sur la vente de la collection suisse de feu Gerard Geiger, les 14 et 15 mars à Drouot. Le résultat est exceptionnel avec un total de 6,2 millions d’euros, soit un peu plus du double des estimations et une somme jamais atteinte pour une vente d’objets préhispaniques. « Pour cette belle collection suisse, on s’est vraiment démenés », se réjouit Jean-Claude Binoche qui, avec l’assistance de l’expert Jacques Blazy, a orchestré de main de maître la promotion et la vente des 268 lots. Un somptueux livre documenté, bilingue français/anglais, faisait office de catalogue de référence pour une présentation préalable de la collection à New York. Le samedi 12 mars, jour de l’exposition à Paris, les salles 5 et 6 de l’hôtel Drouot, voilées de tissu noir, avaient été réunies pour une mise en scène impressionnante dans laquelle quatre pyramides mexicaines avaient été montées en vitrine. Afin de ne pas défavoriser les collectionneurs européens par rapport aux achats suisses et américains, le commissaire-priseur, au démarrage de la vente, a rassuré une salle pleine, en annonçant que la taxe d’importation de 5,5 % (uniquement due pour les achats en Europe) serait prise en charge par la SVV Binoche. La salle remplie de collectionneurs et professionnels du secteur ignorait encore que derrière les enchères téléphoniques et les ordres d’achats passés se cachaient de redoutables concurrents qui allaient faire flamber les prix. « J’ai voulu travailler d’une autre façon, explique Jean-Claude Binoche, qui a motivé avec succès des collectionneurs d’art moderne et contemporain sur l’intérêt de la vente. L’art précolombien est le dernier domaine où les chefs-d’œuvre ne sont pas chers. » Et le commissaire-priseur a obtenu l’effet recherché. « Les grosses pièces sculptées ont été acquises par ces collectionneurs, lesquels ont eu un regard neuf sur l’art précolombien, loin de celui du monde de l’archéologie. La collection, très homogène, rassemblait des objets très stylisés, presque de l’art moderne ou abstrait. D’ailleurs, la statuette Mezcala en serpentine blanche du Mexique, appelée aussi “ghost figure” et vendue 198 000 euros contre une estimation de 20 000 euros, a été perçue par l’acheteur comme une tôle pliée de Picasso. Mais on aurait pu également y voir un Dubuffet », commente Jacques Blazy. Les collectionneurs d’archéologie précolombienne ont eu bien du mal à contrer les mises de ces amateurs de primitivisme à fort pouvoir d’achat. Ces nouveaux acheteurs se sont emparés d’une partie de l’ensemble des trente figures en pierre du Guerrero contre une poignée de collectionneurs en salle qui n’ont pas facilement lâché prise ; quatre d’entre elles ont dépassé pour la première fois le seuil historique des 100 000 euros jusqu’au niveau record de la “ghost figure”. Un joug mexicain en pierre du Veracruz à l’image du crapaud jaguar s’est envolé à 258 000 euros, pulvérisant le précédent record pour un joug de 173 250 euros, réalisé chez Christie’s à Paris le 12 juin 2003. Au chapitre des nombreux records, un masque Teotihuacan du Mexique en albâtre translucide est monté jusqu’à 480 000 euros, tandis qu’un autre en pierre dure vert-noir remportait pour 324 000 euros le titre de meilleure enchère européenne. Une statuette Teotihuacan en serpentine vert sombre a décroché la somme de 91 000 euros. Les cultures extra-mexicaines n’ont pas non plus démérité, puisqu’un vase maya en marbre blanc de la vallée de l’Ulua au Honduras a été emporté 122 400 euros ; une urne funéraire anthropomorphe en céramique polychrome de la basse Amazonie au Brésil est montée à 132 000 euros et un vase au serpent en pierre grise à inclusions noires du Chili est parti pour 45 600 euros. Le clou de la vacation, une rarissime statue en pierre Pucara du Pérou, objet unique estimé 700 000 à 800 000 euros, a été adjugée 760 000 euros (912 000 euros avec frais) sur ordre par un particulier européen, qui était prêt à aller jusqu’à 1 million d’euros prix-marteau. Le Musée du quai Branly, qui n’a pas bougé pendant l’emballement de la première journée de vente, s’est autorisé à préempter quelques jades le deuxième jour, où étaient concentrées les pièces de plus modeste valeur : une grande urne Caviana du Brésil en céramique brune avec des traces d’engobe blanc crème, adjugée 44 400 euros, y a été notée la plus haute enchère de cette seconde partie. Au total, seules 26 pièces n’ont pas trouvé preneur. Pour conclure, Jacques Blazy s’est félicité que « l’art précolombien se hisse aujourd’hui à la hauteur des prix de l’art nègre et de l’art océanien ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°212 du 1 avril 2005, avec le titre suivant : La vente Geiger double ses estimations

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